Etats-Unis: La Cour suprême s’est coupée d’une majorité d’Américains

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États-UnisLa Cour suprême s’est coupée d’une majorité d’Américains

Avec six juges conservateurs sur neuf, l’instance a pris un virage qui ravit les supporters de Donald Trump. Pourtant, un sondage révèle que seuls un quart des Américains ont confiance en elle.

«Mon corps, mon choix»: en révoquant le droit à l’avortement, la Cour suprême des États-Unis s’est davantage mis à dos une majorité d’Américaines et d’Américains.

«Mon corps, mon choix»: en révoquant le droit à l’avortement, la Cour suprême des États-Unis s’est davantage mis à dos une majorité d’Américaines et d’Américains.

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Avortement, port d’armes, libertés religieuses: la Cour suprême des États-Unis a effectué, depuis son remaniement par Donald Trump, un virage à droite toute, qui érode sa légitimité et grippe ses rouages internes. Ses juges «sont censés interpréter la loi, pas faire de la politique, et c’est pourtant ce qu’ils font», pestait Kim Boberg, une informaticienne de 49 ans croisée vendredi devant le bâtiment de marbre blanc qui abrite le temple du droit, à Washington.

Comme elle, les manifestants venus protester contre ses derniers arrêts étaient tenus à distance par de hauts grillages, devenus le symbole de la rupture entre la vénérable institution et la majorité des Américains. Seuls 25% d’entre eux ont aujourd’hui confiance dans la Cour suprême, un plus bas niveau historique, selon un sondage de l’institut Gallup publié le 23 juin, avant même qu’elle ne rende ses décisions les plus controversées.

Une plus grande place à la religion

Jeudi, la majorité conservatrice de la Cour – six juges sur neuf – a consacré le droit de porter une arme en public, bien que le pays soit encore sous le choc de plusieurs fusillades meurtrières, notamment dans une école du Texas, à Uvalde, où 19 enfants et deux enseignantes ont perdu la vie.

Vendredi, elle a révoqué le droit à l’avortement, qu’elle avait reconnu il y a près de 50 ans, et que 60% des Américains soutiennent. Les cliniques du Missouri et du Dakota du Sud, entre autres, ont immédiatement fermé.

De manière moins visible, ses six juges conservateurs, dont trois ont été nommés par Donald Trump, ont également octroyé «une plus grande place à la religion dans la vie publique», rappelle Steven Schwinn, professeur de droit à l’Université d’Illinois.

Deux camps irréconciliables

Pour lui, cette majorité aux manettes depuis deux ans a d’abord avancé avec prudence, mais «ne retient plus ses coups et déroule son programme politique conservateur à pleine vitesse», également en matière d’immigration ou de droit pénal. La Cour suprême se retrouve ainsi aux avant-postes de la «guerre culturelle» qui traverse une Amérique scindée en deux camps apparemment irréconciliables. Fêtée par les républicains et les milieux religieux, elle fait l’objet de vives critiques à gauche, jusqu’au sommet de l’État.

«Cette majorité ne retient plus ses coups et déroule son programme politique conservateur à pleine vitesse.»

Steven Schwinn, professeur de droit à l’Université d’Illinois, à propos de la majorité conservatrice à la Cour suprême

Le président démocrate Joe Biden a ainsi dénoncé son «idéologie extrémiste» et, fait rare, le ministre de la Justice Merrick Garland, pourtant très attaché à l’indépendance des juges, a exprimé son désaccord avec ses dernières décisions. «Le fait que l’exécutif ne s’incline plus poliment devant ce qu’il considère comme un corps illégitime est un élément de la crise de confiance envers la Cour», estime Tracy Thomas, professeure de droit constitutionnel à l’Université d’Akron, dans l’Ohio.

Les trois juges progressistes outrés

Les piques fusent également en interne. Les trois magistrats progressistes de la Cour ont exprimé leur vif désaccord avec les arrêts les plus récents, omettant même le terme «respectueusement» de rigueur d’ordinaire dans leurs écrits.

La majorité a annulé le droit à l’avortement «pour une seule raison: parce qu’elle l’a toujours méprisé et a désormais les voix suffisantes pour s’en débarrasser», ont-ils écrit d’une seule voix, en craignant qu’elle ne s’attaque désormais à d’autres acquis, comme le mariage homosexuel ou le droit à la contraception.

Trouble autour du juge Clarence Thomas et de son épouse

Preuve du climat délétère au sein de la Cour suprême: l’avant-projet d’arrêt sur les interruptions volontaires de grossesse avait fait l’objet d’une fuite en mai, alors que la haute cour est connue pour protéger jalousement le secret de ses délibérations. «Cela a miné la confiance entre les juges, leurs assistants et les employés, et cela a créé un environnement de travail difficile», relève Carl Tobias, professeur de droit à l’Université de Richmond.

Selon lui, la Cour souffre aussi des révélations sur le rôle joué par Ginni Thomas, la femme du juge conservateur Clarence Thomas, dans la croisade post-électorale menée par Donald Trump. «On ne sait pas encore» si elle a participé aux efforts pour contester le résultat de l’élection, mais le fait que son époux ait été le seul à soutenir les efforts de Donald Trump pour faire intervenir la Cour suprême dans la bataille est «troublant», relève l’expert. Malgré la grogne dans et hors les murs, la haute cour ne devrait pas, selon lui, corriger sa trajectoire, d’autant que les appels à la réformer semblent voués à l’échec. «Maintenant qu’elle a commencé à faire tomber des droits, qu’est-ce qui pourrait l’empêcher de continuer?» s’interroge Carl Tobias.

(AFP)

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