Canton de Neuchâtel: La fée verte dope le tourisme du Val-de-Travers
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Canton de NeuchâtelLa fée verte dope le tourisme du Val-de-Travers

L'absinthe est devenue un atout touristique important de l'économie du Val-de-Travers.

En Suisse, l'interdiction de la fée verte a été décidée au travers d'une initiative populaire fédérale le 7 octobre 1910 et a duré 95 ans.

En Suisse, l'interdiction de la fée verte a été décidée au travers d'une initiative populaire fédérale le 7 octobre 1910 et a duré 95 ans.

Keystone

La Maison de l'absinthe à Môtiers (NE) a trouvé son rythme de croisière et accueille 12'000 visiteurs par an. La fée verte est devenue un atout touristique important de l'économie du Val-de-Travers.

Quand il était petit, Yann Klauser, actuel directeur de la Maison de l'absinthe, se demandait pourquoi son père appelait de temps en temps un ami pour lui commander douze lapins. A ses yeux, la démarche n'avait aucun sens, car ils possédaient eux-mêmes un clapier derrière la maison.

Nom de code: «lapin»

Quelques années plus tard, son père lui a transmis le secret de la distillation ainsi que l'histoire du mystérieux spiritueux interdit. Il a appris alors que «lapin» était le nom de code pour une bouteille d'absinthe.

Par ailleurs, quand un adulte commandait une Ovomaltine dans un bistrot, les serveurs savaient tout de suite ce que cela voulait dire. Ils sortaient une bouteille cachée et préparaient une absinthe derrière le comptoir. La boisson interdite était ensuite servie dans une tasse à Ovomaltine opaque.

Les non-initiés ne savaient pas ce qui se passait ici en secret. Pourtant, même certains policiers communaux passaient à l'auberge après le travail pour profiter d'une «Ovomaltine».

Elixir amer qui soigne

A l'origine, l'absinthe est une préparation à base de vermouth mélangée avec dix à quinze autres herbes. C'est en la diluant avec de l'eau que le spiritueux obtient sa couleur blanc-lait, avec des reflets verts. Son nom de «fée verte» vient de cette teinte particulière.

L'absinthe a été découverte à Couvet (NE), où le médecin français Pierre Ordinaire s'était installé après avoir fui la Prusse. Il avait apporté avec lui un élixir qui soigne aussi bien les rhumatismes, que les troubles gastriques, les parasites, les douleurs menstruelles et bien d'autres maux encore.

En 1767, l'élixir tomba entre les mains d'une herboriste de la région, qui distilla le mélange pour en faire une boisson alcoolisée. Cette «mère Henriod» semble avoir été l'inventrice de la recette originale. A cette époque, l'absinthe devait encore être très amère, précise Yann Klauser.

Pernod produit en France

L'absinthe fut adoucie avec du sucre et améliorée avec d'autres herbes de la vallée lorsque les femmes commencèrent à en consommer. La recette devint ainsi plus savoureuse.

La formule originale a été développée en 1797 Henri-Louis Pernod, né au Locle (NE), fondateur de sa propre distillerie. Au début, seuls 16 litres par jour d'absinthe étaient produits.

Par la suite, la production Pernod déménage à Pontarlier, dans le département du Doubs, suite à l'augmentation des ventes en France. Cela permettait ainsi de contourner les droits de douane et d'échapper à leurs formalités. A l'apogée de son succès, Pernod produisait 19'000 à 25'000 litres d'absinthe par jour.

La boisson se fit connaître dans les cafés parisiens notamment au travers des soldats qui revenaient d'Algérie. Ceux-ci recevaient leur ration quotidienne d'absinthe, prescrite par les médecins militaires qui pensaient endiguer les épidémies par ce biais.

La fée verte inspira les artistes

Au milieu du 19e siècle, l'absinthe devint chic auprès des artistes. Le poète Arthur Rimbaud compara la fée verte à une séduisante et belle femme. Des peintres comme Edouard Manet, Henri de Toulouse-Lautrec, Edgar Degas et Vincent van Gogh se joignirent aux «heures vertes», un moment social entre 17h et 19h où l'on profitait de s'enivrer pour trouver l'inspiration.

Pendant longtemps, l'absinthe était meilleur marché que la bière et le vin, commente Yann Klauser. A cette époque, l'alcoolisme prit de l'ampleur et devint un vrai problème. Il y avait des travailleurs qui buvaient leur salaire hebdomadaire, sans ramener un centime à leur famille.

Bien-aimé des artistes de la Belle Epoque, le spiritueux fut pourtant de plus en plus diabolisé et combattu par les médecins et les associations luttant contre l'alcoolisme. Le spectre de «l'absinthisme» se mit à circuler. Les symptômes: une forme d'hyperactivité et des hallucinations.

Une affaire de meurtre

L'élément déclencheur de l'interdiction de l'absinthe dans toute l'Europe et aux Etats-Unis fut une affaire de meurtre en août 1905 à Commugny (VD). Le père de famille, Jean Lanfray, tua sa femme enceinte ainsi que ses filles de deux et quatre ans lors d'une crise de colère.

Ce jour-là, il avait bu deux verres d'absinthe, mais également une grande quantité de vin et d'eau-de-vie. Ce détail fut plus ou moins passé sous silence dans les médias. L'incident fut néanmoins l'occasion pour beaucoup de pays d'interdire la production d'absinthe ainsi que sa vente.

En Suisse, l'interdiction fut décidée au travers d'une initiative populaire fédérale le 7 octobre 1910 et dura 95 ans, la légalisation intervenant le 1er mars 2005. Pendant la prohibition, la boisson à l'anis «Pastis», fabriquée sans vermouth, fit son apparition.

Distillerie clandestine

Le Val-de-Travers souffrit économiquement de l'interdiction de l'absinthe, mais ses habitants ne se laissèrent pas intimider. Les distilleries passèrent dans la clandestinité et les personnes qui produisaient et trafiquaient l'absinthe illégalement ne se considérèrent pas comme des délinquants ordinaires, mais comme des résistants.

A Zurich, une bouteille était facilement vendue 400 francs, raconte la fille du distillateur Willy Bovet à Môtiers. Dans cette entreprise familiale, les touristes peuvent goûter et acheter plusieurs sortes d'absinthes.

Bien sûr, chaque producteur à sa recette secrète. De manière générale, il est pourtant connu qu'à côté de l'ingrédient principal (le vermouth), on ajoute presque toujours de l'anis, du fenouil, de la mélisse, de la menthe et de la verveine. (nxp/ats)

Dans l'attente d'une protection

L'Association interprofessionnelle de l'absinthe a déposé en 2016 une nouvelle demande d'enregistrement pour la dénomination «Absinthe du Val-de-Travers IGP» en tant qu'indication géographique protégée (IGP) à l'Office fédéral de l'agriculture (OFAG). La décision n'a pas encore été prise.

En 2014, les producteurs neuchâtelois d'absinthe avaient une première fois perdu devant le Tribunal administratif fédéral (TAF). Statuant sur des recours, le TAF avait décidé de ne pas reconnaître les dénominations «absinthe», «fée verte» et «La Bleue» comme appellation d'origine protégée. Selon les juges de St-Gall, le nom «absinthe» se réfère à un produit indépendant de son lieu d'origine.

Après ce revers, les producteurs neuchâtelois ont réuni un nouveau dossier pour demander au minimum la préservation de l'appellation «Absinthe du Val-de-Travers». Il s'agit pour les producteurs de protéger la qualité du produit, de garantir que les ingrédients principaux viennent de la région et d'assurer sa production locale.

La Maison de l'absinthe dépasse ses propres attentes

La Maison de l'absinthe de Môtiers a dépassé ses propres attentes Depuis son ouverture le 3 juillet 2014, pas moins de 36'000 touristes ont visité La Maison de l'absinthe à Môtiers (NE). Les attentes ont été dépassées d'un cinquième, se réjouit le directeur Yann Klauser.

Au début, les visiteurs étaient plutôt des gens de la région. Maintenant, on compte pourtant 70% d'Alémaniques. Le musée est aussi fréquenté par des Français, des Néerlandais, des Belges et même des Américains. Quelque 98% sont des touristes d'un jour.

«Ce serait bien si les visiteurs restaient plus longtemps», commente la serveuse d'une auberge. L'offre en hôtels et en restaurants reste à ses yeux encore trop restreinte pour le moment.

Depuis la légalisation de l'absinthe le 1er mars 2005, une trentaine de distilleries sont actives dans le Val-de-Travers. Au total, elles produisent 160'000 litres par an. La majorité d'entre elles peuvent être visitées le long de la Route de l'absinthe.

(NewsXpress)

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