Yverdon-les-Bains (VD): La justice traîne dix ans avant de juger un dealer
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Yverdon-les-Bains (VD)La justice traîne dix ans avant de juger un dealer

Baron d'un vaste réseau de trafiquants, un Nigérian avait été épinglé en 2006. Son procès s'est ouvert seulement mardi.

par
Abdoulaye Penda Ndiaye
Le dealer repenti a fait de la lutte contre la drogue son cheval de bataille.

Le dealer repenti a fait de la lutte contre la drogue son cheval de bataille.

photo: Kein Anbieter

Mains figées sur ses oreilles, bouche entrouverte et yeux écarquillés, le prévenu accuse le coup. La procureure vient de requérir une peine ferme de 8 ans de prison contre ce Nigérian de 39 ans. Il y a dix ans, il était considéré comme le «sous-directeur» d'un important réseau de trafic de cocaïne ayant des antennes aux Pays-Bas et en Espagne. Transportée depuis ces deux pays jusqu'à Yverdon-les-Bains, la drogue était ensuite écoulée, via des dealers, dans toute la Suisse.

Préférence nationale

La drogue était acheminée par des mules, qui la dissimulaient dans les semelles de leurs chaussures, dans des boîtes de chips ou des pots de yoghourt. Le boss du prévenu a ainsi réceptionné entre 20 et 30 kg de cocaïne. Dans ce réseau, nigérian, on appliquait la préférence nationale. Le gramme de coke était revendu à 45 francs aux dealers originaires du pays le plus peuplé d'Afrique, contre 60 francs pour les ressortissants de la Guinée.

Drogue écoulée, fric viré au Nigeria

Les faits reprochés au trentenaire ont eu lieu entre février et octobre 2006. Après 271 jours de détention provisoire, le Nigérian a retrouvé la liberté. Selon la procureure, cet homme a écoulé en tout 7 kg de coke qu'il a reçus du baron du réseau. Déjà jugé, celui-ci a été condamné à 12 ans de prison. D'après les enquêteurs, les versements d'argent vers le Nigeria et le Cameroun effectués par le prévenu et son épouse, tous deux sans emploi, dépassent un total de 55'000 francs. Lors de la perquisition du domicile du trafiquant, la police a découvert une mallette contenant 24 500 francs et une quantité de 40 grammes de coke. L'Institut de police scientifique de l'Unil mentionne aussi que des traces de drogue ont été trouvées un peu partout dans l'appartement de l'accusé à Yverdon.

Le président aux avocates: «Ce sera sans robes»

Dans l'après-midi de mardi, le président du Tribunal a invité les avocates et la procureure à se débarrasser de leurs robes. La canicule était passée par là... Après avoir requis une peine ferme de 8 ans contre l'accusé, Monica Leita Vermot s'est abstenue de demander son arrestation immédiate. Résidant désormais près d'Yverdon, le Nigérian s'occupe seul de ses quatre filles âgées de cinq à dix ans, dont la mère a des problèmes psychiatriques. «Il faut d'abord trouver une solution pour le placement des enfants. Et à une semaine de la rentrée scolaire, ça ne doit pas se faire de manière brusque», a préconisé la magistrate avant de demander la confiscation des passeports du prévenu et de ses filles.

Principe de célérité violé

Mais pour Me Alexa Landert, le problème est ailleurs. «Le principe de célérité qui fonde la justice a été violé. C'est injuste de punir, dix ans après les faits, un père au foyer qui s'occupe seul de ses quatre enfants mineures». Avocate de l'épouse du prévenu, poursuivie pour des faits de blanchiment d'argent et de violence prescrits, Me Anne-Louise Gillièron est du même avis. Avant de lancer une dernière salve contre la lenteur de l'instruction. «De Météore (nom de code de l'affaire durant l'enquête), on est passé au marasme stratosphérique.»

Le verdict sera prononcé dans les prochains jours.

Délai scandaleux?

Le dossier a été ouvert par un juge d'instruction. Puis, repris par un procureur désormais à la retraite. La procureure Monica Leita Vermot a enfin pris le relais. Après 271 jours de détention préventive, l'accusé a retrouvé la liberté. Doyen des avocats vaudois, Me Jean Lob fustige la lenteur de la procédure. «En vertu du principe de célérité, un tel délai est manifestement contraire à la Constitution fédérale et à la Convention européenne des droits de l'homme. Cela doit valoir à l'accusé au moins une sensible réduction de peine.»

Dealer repenti actif dans la prévention du trafic de drogue

Après ses activités de dealer, l'accusé s'est repenti et a mis en place une association dont le but est de prévenir le trafic de drogue. Il a notamment collaboré avec la Ville de Nyon et l'Etablissement vaudois d'accueil des migrants pour sensibiliser les requérants sur le fléau. Il a aussi réalisé «L'Eldorado chez les Helvètes», un film avec un message clair: le deal ne paye pas car on finit toujours par se faire attraper.

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