10.02.2019 à 19:38

Votations du 10 février

La laïcité gagne une bataille mais pas la guerre

Plébiscitée par le peuple, la loi sur la laïcité divise, notamment sur le port du voile par les agents de l'Etat.

de
Lucie Fehlbaum
La loi impose à certaines femmes de choisir entre foulard et emploi.

La loi impose à certaines femmes de choisir entre foulard et emploi.

iStock

Dimanche, Genève a dit oui à 55% à la loi sur la laïcité de l'Etat (LLE) au terme d'un débat douloureux, principalement polarisé par le port du voile par les fonctionnaires. Seules deux communes se sont opposées à ce texte, Avully et Vernier. La LLE avait pour but de clarifier les relations entre Etat et organisations religieuses, basées précédemment sur une loi centenaire et sur la jurisprudence.

«Un problème inexistant»

En acceptant ce texte, les Genevois ont choisi de bannir les signes religieux extérieurs de leurs rapports avec l'Etat. Ses fonctionnaires, pour autant qu'ils soient en contact avec le public, mais aussi tous ses élus (dans les exécutifs, législatifs et délibératifs) ne pourront plus arborer de costume religieux. Le voile islamique en est le symbole. Concrètement, une bibliothécaire ou une patrouilleuse scolaire devra choisir entre son foulard et son emploi. «Cette loi crée des problèmes là où il n'y en avait pas, déplore Vahid Khoschideh, porte-parole de l'Union des organisations musulmanes de Genève. Elle fait le jeu des extrémistes qui ne manqueront pas de critiquer cette culture où l'on empêche les femmes de porter le voile.» Selon lui, des 30'000 musulmans genevois, 10% sont pratiquants et seuls quelques dizaines sont employés de l'Etat. «La LLE a plus d'effets secondaires que thérapeutiques. Nous sommes pour la laïcité, mais contre les aspects discriminatoires de cette loi.»

S'associer aux «extrémistes»

Pour Pierre Gauthier, membre du Parti radical de gauche et de l'Association inter-partis «La laïcité, ma liberté», c'est une «grande victoire. La population a voté pour une laïcité pacifiée. En refusant la loi, nous ouvrions la porte aux revendications intégristes. Que la gauche traditionnelle s'associe à certains extrémistes m'a surpris.» Il partage sa satisfaction avec l'ensemble de la droite genevoise. «Nous seront très sourcilleux quant à l'application du texte», affirme Eric Bertinat, secrétaire général de l'UDC. A gauche, on compte à l'inverse sur une marge de manœuvre dans le règlement d'application du texte, que rédigera le Conseil d'Etat. «Nous espérons qu'il tiendra compte de la large minorité qui a refusé cette loi. Tout le monde a parlé d'application intelligente, j'attends de voir, doute Nicolas Walder, chef des Verts et maire de Carouge. L'exécutif cantonal doit encore nous expliquer ce qu'est un signe religieux, comment l'interdire, comment faire si un laïque arbore une croix décorative.»

Dialogue inter-religieux préservé

"La loi sur la laïcité traite aujourd'hui la question des aumôneries de manière intéressante et ouverte", rappelle le Pasteur Blaise Menu, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres. Aux côtés des églises catholiques romaine et chrétienne, l'église protestante avait soutenu la LLE. "La présence des aumôniers dans les prisons ou les hôpitaux dépasse l'identitaire confessionnel, il s'agit aussi d'écoute, de rencontres humaines." La reconnaissance de ce travail par la loi facilitera le lien entre Etat et aumôneries. "Cela passe par la mise à disposition de locaux et d'infrastructures, indique l'Abbé Philippe Matthey. L'Etat est obligé d'offrir une assistance philosophique et spirituelle aux personnes en fragilité et devrait la fournir de toutes les façons sans notre travail." Concernant les signes religieux ostentatoires, l'ecclésiastique n'adhère pas à la disposition prévue par la loi. "Les élus ne sont pas des agents de l'Etat mais des représentants du peuple." Pour le Pasteur Blaise Menu, le désaccord sur le port du foulard vient de la lecture des textes sacrés. "Le voile est-il un impératif? Par quelle lecture ? Qu'est-ce qu'être dans un rapport de service public ? Ces questions demeurent car la campagne les a évitées. C'est tout un processus critique qui est délicat mais à conduire encore au niveau du dialogue inter religieux, qui demeure préservé." Pour lui, soutenir le texte a demandé une pesée des intérêts. "Les Eglises étaient les premières touchées, en négatif et en positif. Mais nous avons appris il y a longtemps à prendre du recul sur notre foi et sur ses expressions."

A peine votée, déjà contestée

Deux recours combattent la loi sur la laïcité. L'un provient des Verts et s'oppose à l'article 3, qui interdit aux élus de porter des signes religieux ostentatoires. L'autre a été déposé par le Réseau évangélique de Genève. Il souhaite modifier plusieurs articles. Les tribunaux devront trancher sur la validité de ces recours et le cas échéant, le Conseil d'Etat modifiera la loi avant de rédiger un règlement d'application. Autrement dit, rien ne bougera avant plusieurs mois. Par ailleurs, un projet de loi a été déposé fin janvier par Ensemble à Gauche. "Il reprend les considérations sur la laïcité de l'Etat mais permet aux élus d'exprimer leur foi", explique Pierre Vanek, député à l'origine du texte. Selon lui, la liberté de culte sur la voie publique, interdite par la loi votée dimanche, doit aussi être garantie.

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