La «ligne verte» chypriote, zone tampon et sanctuaire écologique
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La «ligne verte» chypriote, zone tampon et sanctuaire écologique

Depuis 33 ans, l'île de Chypre est coupée en deux par la «Ligne verte», matérialisée par une bande de territoire d'où les humains ont été chassés.

De ce no man's land né de la guerre des hommes, les animaux, eux, ont fait leur refuge.

Variseia est un village fantôme aux maisons en ruine, livré aux éléments depuis la partition de Chypre en 1974. Mais ses environs bruissent de vie: des animaux sauvages hier menacés de disparition sont réfugiés dans la «Buffer Zone» (BZ), patrouillée par les Casques bleus de l'UNFICYP.

Coupant Chypre en deux, ainsi que sa capitale Nicosie, cette zone-tampon représente environ 3% de la superficie de l'île. Par endroits, elle atteint les sept kilomètres de large. A d'autres, elle ne fait que quatre mètres...

Symbole de l'île, un mouton sauvage qu'on appelle le mouflon chypriote, autrefois proche de l'extinction, y reprend du poil de la bête.

La prise de conscience de l'émergence de cet écosystème à part, conséquence inattendue de la partition, s'est faite peu à peu. Aujourd'hui, les experts chypriotes-grecs et chypriotes-turcs organisent des expéditions conjointes dans la zone démilitarisée pour une première tentative scientifique d'étude de la faune et de la flore de la BZ...

Cette semaine, pendant une journée, escortés par les Casques bleus argentins, ils étaient à Variseia pour étudier ces mouflons totalement inhabitués à la présence humaine, installant des caméras infrarouge et d'autres capteurs pour pister les discrets animaux.

«Il y a des plantes et animaux que nous pensions disparus sur l'île, ou au moins en voie d'extinction, et qui en fait prospèrent dans la zone-tampon», explique Nicolas Jarraud, spécialiste ès environnement à l'UNDP (programme de l'ONU pour le développement, qui pilote le projet.

Selon lui, il y aurait jusqu'à 3.000 mouflons dans la BZ. Alors que l'animal est toujours sur la liste mondiale des espèces en danger, après avoir failli disparaître il y a une décennie. «La principale raison de cette survie, c'est la zone-tampon. Le mouflon est un symbole de Chypre. S'ils perdent le mouflon, ils perdent leur animal national».

Etouffés par le développement touristique anarchique et la chasse, oiseaux, renards, serpents et autres animaux menacés sont eux aussi venus se réfugier dans cette bande de territoire longue de 180km.

De quelque côté qu'on l'aborde, chypriote-grec ou chypriote turc, la BZ, dernier «Mur» de ce type en Europe, est fortement gardée par les deux armées rivales. Derrière les barbelés, postes d'observation et champ de mines, les seuls humains officiellement autorisés sont les Casques bleus. Même si braconniers et trafiquants en tous genres bravent l'interdit.

«Nous faisons très attention quand nous venons ici la nuit, nous ne voulons pas nous faire tirer dessus (...) nous ne nous approchons pas des check-points militaires», explique Salih Gucel, un Chypriote-turc qui dirige l'équipe de 14 scientifiques, unis au-delà de la politique dans un projet qui les passionne.

La BZ a vu le jour en 1974, lorsque la Turquie envahit le tiers nord de Chypre, intervenant militairement lors du coup d'Etat raté des militaires grecs contre le président chypriote Mgr Makarios. L'occupation turque, puis la partition, s'accompagnèrent de déplacements forcés de populations et de drames qui endeuillent toujours Chypre.

Les expéditions scientifiques dans la zone démilitarisée ont commencé en juillet, dans le cadre d'un projet financé par l'USAID, l'agence américaine pour le développement. Comme elles ne peuvent être que mensuelles, les chercheurs sont équipés du dernier cri de la technique pour les rentabiliser au maximum: caméras infrarouges à activation sensorielle, télescopes et batteries de détecteurs ultraperfectionnés, pour capter et enregistrer le moindre mouvement...

Les surprises abondent lors de ces escapades en BZ. Comme ces rencontres avec les chiens sauvages: descendants des chiens domestiques abandonnés par leurs maîtres pendant la guerre, ils ont adopté le même comportement que des loups et vivent en meute... Dans cet écosystème particulier, «ils ont pris la place du prédateur principal», explique Nicolas Jarraud. «Ils sont tous abâtardis. Certains ressemblent à un croisement de caniche et de fox-terrier, mais ils sont totalement sauvages et ne vous approchent que quand ils sont en colère».

Nicolas Jarraud se refuse à extrapoler sur ce que deviendront les animaux de ce sanctuaire après la réunification de Chypre. «C'est une question délicate, car la totalité de la zone-tampon appartient à quelqu'un. La plus grande partie du territoire de la BZ est chypriote-grecque. Nous ne pouvons que faire des recommandations», soupire-t-il. (ap)

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