Snowboard: La reine iranienne du freeride balaie les préjugés
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SnowboardLa reine iranienne du freeride balaie les préjugés

De passage en Suisse, Mona Seraji raconte pourquoi la pratique du snowboard représente une liberté totale. Et combat les clichés sur son pays.

Mona Seraji a découvert pour la première fois les montagnes suisses, comme ici dans le Val de Bagnes (photo: Vanessa Beucher).

Mona Seraji a découvert pour la première fois les montagnes suisses, comme ici dans le Val de Bagnes (photo: Vanessa Beucher).

photo: Kein Anbieter

La semaine dernière, la station de Verbier (VS) a accueilli la toute première participante iranienne à une épreuve qualificative du Freeride World Tour (FWT). Mona Seraji, la plus connue des snowboardeuses de la République islamique, y a disputé deux manches historiques, manquant à chaque fois de peu le podium (4e et 5e). «Ce n'était pas simple de m'inscrire. Il y a eu beaucoup d'échanges d'emails. Ils voulaient vraiment s'assurer que j'avais le niveau requis», soupire celle qui a aussi reçu l'appui précieux de la freerideuse genevoise Estelle Lecompte. Dimanche à Chamonix, elle a encore ajouté un 4e rang à son palmarès dans un autre «qualifier» du FWT, alors qu'elle espérait enfin pouvoir se hisser dans le top 3. «Mais il n'y a aucune pression, je suis avant tout ici pour le plaisir et l'expérience», modère l'athlète de 32 ans haute comme trois pommes.

Le week-end dernier, Mona Seraji et une délégation de ses compatriotes étaient les invités très spéciaux du Laax Open, l'une des épreuves les plus relevées du circuit mondial de snowboard. «Je suis fascinée par le niveau de cette compétition. Ca pourrait arriver un jour en Iran, mais pas dans un court laps de temps. Le fossé est pour l'instant trop grand en termes de niveau, surtout en freestyle, où les infrastructures manquent», explique l'Iranienne. «Par contre, au niveau du freeride, les opportunités sont à saisir, puisque les montagnes sont déjà là et qu'il ne faut rien d'autre.» Si Mona est en Suisse, c'est surtout grâce aux efforts de deux riders et cinéastes romands (lire encadré) et de Stéphane Rey, chef de mission à Téhéran, qui ont œuvré pour mettre en lumière cette communauté. Les organisateurs de la compétition grisonne ont ainsi pris conscience du développement des sports d'hiver iraniens au cours des dernières années.

Sur une planche par accident

Un immense bond en avant, dans la mesure où la notion-même de skieurs et snowboarders de l'ancienne Perse étonne encore le monde occidental. «Ca ne me surprend pas qu'il y ait beaucoup de gens qui n'ont aucune idée que ça existe chez nous», sourit Mona. «Mais l'Iran est un pays très montagneux et la capitale où je vis, est entourée de hautes montagnes de 4500 ou 5000m.» Il y a une quinzaine d'années, à l'âge de 17 ans, la jeune femme, alors qu'elle était partie en quête de chaussures, avait impulsivement acheté son premier snowboard à la place, après que sa paire de skis s'était brisée en chutant du toit de la voiture familiale. Une révélation. «Mes parents m'avaient mis sur des skis à l'âge de 8 ans. Mais quand j'ai découvert la joie procurée par le snowboard pour la première fois, je me suis dit que c'est ce que je voulais faire de ma vie!»

Mona, qui a aussi une formation de graphiste, vit désormais de sa passion. «Je suis instructrice internationale qualifiée et il m'arrive d'enchaîner deux hivers en me rendant en Nouvelle-Zélande durant l'été de l'hémisphère nord. J'ai aussi des sponsors qui me soutiennent et en tant que graphiste il m'arrive notamment de travailler un peu dans l'industrie du cinéma.» Mais ce qu'elle préfère, évidemment, c'est le freeride. «Ca me donne une liberté totale. Dans la montagne il faut vivre l'instant présent. Ce sentiment est si épique, si incroyable, que ça ne donne qu'une envie: continuer. Mais attention, je ne dis pas que ça me libère parce que je viens d'Iran.»

«Les problèmes des femmes sont universels»

Si Mona le précise, c'est parce que, selon elle, les clichés sur son pays ont la vie dure. «Les médias ne donnent généralement qu'une mauvaise image de l'Iran. J'appelle ça de la propagande. Bien sûr, réussir en tant que femme est plus dure, parce que c'est une société dominée par les hommes, mais en tant qu'humain, si tu veux faire quelque chose, il faut foncer. Les problèmes des femmes sont universels. La situation peut parfois être plus grave en Iran, mais partout les femmes sont par exemple moins payées. Les mauvaises nouvelles se répandent toujours plus vite dans la presse. Mais notre condition n'est pas abominable.» Dans la capitale, les interdits sont néanmoins plus nombreux qu'à la montagne, où les codes vestimentaires sont moins surveillés. «La liberté ce n'est de toute façon pas ce que tu portes, mais ce que tu fais de ta vie», martèle la jeune femme.

Au départ, Mona Seraji n'était cependant pas encore une référence dans un pays qui compte aujourd'hui, selon elle, environ 5000 adeptes du snowboard, dont près de la moitié de femmes. «Quand j'étais plus jeune, ils n'organisaient que des compétitions pour les gars. Nous étions une dizaine de filles à les prier de nous laisser nous joindre à eux. Ca nous a peut-être pris trois ans pour les convaincre que les filles pouvaient aussi concourir. C'est ce qui m'a encore plus poussé. Si c'est interdit, je veux le faire et montrer que c'est possible», rit-elle. Mona lorgne même bien plus loin. «Je vieillis et je ne serai pas toujours athlète professionnelle. Mon but à long terme serait de trouver une jeune fille talentueuse, de l'entraîner et de l'envoyer aux Jeux olympiques, peut-être en 2022, ou aux X-Games. Pourquoi pas? Je n'avais personne pour m'aider, mais je veux pouvoir aider d'autres à suivre leur rêve. C'est ce que je fais, moi. Et je suis si déterminée.»

Twitter, @Oliver_Dufour

We Ride In Iran: Salam Azizam teaser from Cause on Vimeo.

We Ride in Iran

Voici trois ans, un voyage improvisé en voiture avait mené Arnaud Cottet et Benoît Goncerut, deux riders romands, à travers l'Europe de l'est jusqu'en Iran. A deux heures de Téhéran, ils découvrent alors Dizin, la plus populaire des stations d'hiver de la région, inaugurée en 1969. Ils s'y font vite des amis. Deviennent même «dadash», qui signifie frère en farsi. «A notre retour, nous avions ridé dans une dizaine de pays, mais les gens nous posaient presque exclusivement des questions sur l'Iran», sourit Benoît.

Depuis, les deux compères ont créé le projet We Ride in Iran, qui façonne des snowparks, met sur pied du coaching, organise des compétitions sur place pour les riders locaux et fait de la prévention contre les avalanches, un danger très méconnu. Arnaud et Benoît y ont cumulé une dizaine de voyages en trois ans. «Depuis qu'ils sont venus, la scène du freestyle iranien a bien changé et s'est améliorée», relève Mona Seraji. «Les jeunes Iraniens n'ont pas de modèles à suivre, juste des films à regarder pour apprendre. Mais avec des gens qui viennent de l'étranger, ils sont inspirés. Ils voient de nouvelles figures, sont motivés. Ils ont aussi envie de prouver qu'ils savent faire, eux aussi. Ca augmente vraiment le niveau général», souligne la reine du freeride.

Arnaud et Benoît essaient même d'enseigner un peu de français à leur famille moyen-orientale. «J'ai une armée de Schtroumpfs qui marche avec des chaussures de ski dans ma tête», récite spontanément Mona avec une diction parfaite, avant d'éclater de rire.

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