Neuchatel - La statue de De Pury ne sera pas déboulonnée, mais «complétée»
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NeuchâtelLa statue de De Pury ne sera pas déboulonnée, mais «complétée»

Un an après les contestations de Black lives matter et les jets de peinture sur la statue du «bienfaiteur», les autorités ont révélé les mesures qu’elles comptent prendre pour mettre en lumière ses liens avec le commerce d’esclaves.

par
Pauline Rumpf

David de Pury ne sera pas décapité.

Francesco Brienza

Que faire des symboles du passé lorsqu’ils heurtent une partie de la population? Au terme d’une année de travail, la Ville de Neuchâtel a présenté mercredi un rapport qui doit répondre à cette question épineuse et délicate. Le débat s’est concentré autour de la statue de David de Pury, important mécène de la ville mais aussi acteur du commerce d’esclaves.

Victime ou témoin d’actes de racisme ou de discrimination?

Des oeuvres d’art qui «dialogueront»

Le déboulonnage demandé par une pétition forte de plus de 2500 signatures (dont une bonne partie hors des frontières neuchâteloises) n’aura pas lieu. En revanche, les autorités proposent d’abord une plaque explicative «donc chaque mot a été pesé», a précisé le conseiller communal Thomas Facchinetti, ainsi qu’un parcours multimédia dans la ville à destination des écoles et du public, et une page sur le site de la Ville.

La statue en elle-même, considérée non seulement comme un hommage mais aussi comme un ouvrage artistique, sera complétée par d’autres œuvres d’art conçues pour «dialoguer» avec celle du «Bienfaiteur», à proximité immédiate de celui-ci. Un appel à projets sera lancé prochainement, tourné spécifiquement vers des collectifs afro-descendants. Plusieurs autres bâtiments nommés d’après des personnalités controversées se verront également apposer des plaques explicatives.

Mettre en lumière un passé sombre

Outre ces éléments tangibles, la Ville compte aussi renforcer la recherche historique et scientifique autour de son passé colonial. «On manque encore beaucoup d’informations précises sur l’implication de David de Pury, et d’autres, dans le commerce d’esclaves», a explique Mireille Tissot-Daguette, présidente de la commission de cohésion sociale du Conseil général. L’Université de Neuchâtel sera associée à cette démarche, et une requête sera déposée auprès du Fonds national de recherche scientifique (FNS). Différents musées complèteront leurs expositions, et Neuchâtel rejoindra la Coalition européenne de villes contre le racisme, ce qui implique un plan d’action actif en ce sens.

Le projet sera formellement présenté au Conseil général le 6 septembre.

Pétitionnaires à demi satisfaits

Dans la mouvance de la contestation anti-raciste Black lives matter qui avait atteint toute la planète après la mort de George Floyd en 2020, c’est en effet le bronze du «Bienfaiteur» sur son piédestal au centre de la place éponyme, qui avait été ciblée. Elle avait été recouverte de peinture rouge durant une nuit de juillet 2020. Une pétition avait été lancée pour demander qu’elle soit déboulonnée, suivie d’une contre-pétition demandant que soient maintenus les symboles du passé. Présents mercredi, les représentants de chaque comité ont indiqué être satisfaits du compromis trouvé.

Du côté du collectif anti-raciste «Pour la mémoire», la satisfaction est cependant toute relative. «On est allés à la limite de l’acceptable politiquement, on savait d’avance que le déboulonnage qu’on demandait avait très peu de chances d’aboutir, regrette Faysal Mah. Un accent sera mis sur l’éducation, c’est une bonne chose car c’est essentiel pour déconstruire les schémas de pensée qui ont permis la traite d’esclaves, et découlent encore aujourd’hui sur des discriminations. Mais dire une fois par année que «le racisme c’est mal», ça ne suffira pas.»

En face, Philippe Haeberli s’est dit surpris que la pétition «Pour le respect de notre histoire» débouche sur une démarche si importante. Et il est content du résultat. «C’est une réponse intelligente et pédagogique qui éclairera les zones d’ombre du passé sans les gommer. Un retrait de la statue aurait produit un effet d’annonce certain, mais serait vite tombé dans les oubliettes de l’histoire.»

Une réponse au cas par cas

Neuchâtel s’était positionné différemment en 2019 dans le débat sur Louis Agassiz, glaciologue reconnu mais aussi artisan actif de théories racistes. Si une partie des hommages à son nom subsistent, un espace universitaire a été renommé d’après Tilo Frey, première Neuchâteloise élue aux chambres fédérales, d’origine camérounaise. «ll faut travailler au cas par cas, et prendre en compte tous les éléments de contexte», a relativisé Thomas Facchinetti au moment de présenter le rapport.

A Lausanne, cependant, la rue Louis Agassiz a gardé son nom. Après la dégradation de la plaque indiquant son nom, celle-ci a été complétée par une plaque explicative sur son histoire controversée. A Genève, le débat a été lancé autour de la rue Auguste Carl Vogt au travers d’une motion déposée l’an dernier.

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