Actualisé 25.03.2008 à 11:46

Le caviar est-il menacé?

«Du caviar noir? Revenez demain, aujourd'hui ils sont partis», chuchote la marchande, une solide babouchka, sous les voûtes du marché au poisson d'Astrakhan(Russie).

Une précaution pas superflue: les peines sont lourdes pour les braconniers et trafiquants imprudents.

«Des moujiks (hommes) en vendent en cachette. Il faut bien vivre», soupire la femme derrière son stand encombré de poissons fumés. Sous le manteau, les précieux grains noirs sont cédés pour 20 000 roubles le kilo (855 francs), contre 30 000 roubles au magasin tout proche, souffle-t-elle.

Astrakhan, ville portuaire vétuste sur la Volga en amont de la mer Caspienne, était jadis célèbre pour ce met de choix. Mais le marché fait aujourd'hui l'objet d'une vigoureuse reprise en main des autorités russes, soucieuses d'empêcher cet élégant poisson, qui fut contemporain des dinosaures, de disparaître.

Marché risqué

«Si tu achètes en magasin, c'est très cher, si tu achètes en dehors, c'est risqué. Tu peux te retrouver en prison», résume un jeune résident d'Astrakhan.

Bien qu'officiellement protégé par les pays riverains de la Caspienne (Russie, Turkménistan, Kazakhstan, Iran, Azerbaïdjan), l'esturgeon est loin d'être tiré d'affaire.

Andreï Kraïni, président du Comité public pour la pêche, a récemment admis que le chiffre d'affaires du trafic de caviar et d'esturgeon atteignait un milliard de dollars par an en Russie en dépit de lois qui le rendent «aussi dangereux que celui de la drogue».

Espèce menacée

Les chiffres les plus alarmants sont ceux de l'ONG World Wild Fund (WWF): selon elle, la population d'esturgeons de Caspienne a été divisée par 38,5 fois en 15 ans. Pire: la situation «s'aggrave en raison de la surpêche», accuse son représentant à Moscou, Alexeï Waïssman.

Ce chiffre fait toutefois débat chez les professionnels en charge du programme fédéral censé ressusciter l'espèce grâce à l'élevage et au rejet en mer de petits esturgeons. «Je suis certain qu'ils exagèrent», tranche ainsi le directeur de l'Institut de recherche piscicole en Caspienne, Guennadi Soudakov.

«Je ne crois pas que la situation soit si critique: la quantité de poissons adultes a diminué, mais ce n'est pas catastrophique», déclare-t-il dans son bureau d'Astrakhan. Le réengagement de l'Etat, après la déshérence des années 90, et le durcissement des peines punissant le trafic ont un impact positif, juge-t-il.

Soutien de l'Etat

A l'heure actuelle, les pouvoirs publics entretiennent dix écloseries, qui rejettent chaque année 63 millions de petits esturgeons dans la mer, convoyés en bateau tanker spécial, explique- t-il.

Dans la principale écloserie, à une cinquantaine de kilomètres d'Astrakhan, on peut voir des milliers d'entre eux, de toutes les tailles (jusqu'à deux mètres) gigoter dans des bassins de ciment. Le site a reçu la visite l'été dernier du président Vladimir Poutine, qui a promis son soutien.

Mais cela n'empêche pas le principal ingénieur piscicole du site, Alexandre Kitanov, d'être pessimiste: «Si nous arrêtons de rejeter les jeunes poissons dans la mer, nous perdrons tout», prévient-il.

Impact humain

«On peut maintenir à coup de mesures la population à un bas niveau mais pas faire renaître la gloire de la Caspienne, car l'activité humaine a un impact très fort», ajoute-t-il, évoquant les nombreux puits de pétrole offshore et les barrages qui interdisent aux poissons l'accès à leurs lieux de nidification.

«L'esturgeon peut disparaître de la Caspienne comme il a disparu partout ailleurs, s'il sort de la chaîne écologique, sa place sera occupée par d'autres espèces et il ne pourra jamais y revenir», soupire-t-il.

(ats)

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