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JO 2020Le destin hors norme de Luka Mkheidze

De Tbilissi à Tokyo en passant par un camp de réfugiés, c’est la belle histoire de ce judoka qui a fui la Géorgie à l’âge de 13 ans. Sa médaille de bronze décrochée samedi vaut tout l’or du monde.

par
Sport-Center
Luka Mkheidze est allé chercher cette médaille tout au fond de son for intérieur.

Luka Mkheidze est allé chercher cette médaille tout au fond de son for intérieur.

AFP

Il y a ceux qui sont nés dans un château, qui ont vécu toute leur enfance dans de la ouate et qui ont mangé à leur faim avec des couverts en argent depuis qu’ils sont petits. Et puis, il y en a d’autres, qui ont eu moins de chance au début de leur existence, qui ont dû se battre pour entrer dans la lumière. C’est le cas du judoka Luka Mkheidze, qui a lancé la moisson de médailles pour la France ce samedi à Tokyo. Son histoire est plutôt poignante…

Né en Géorgie, passé par un camp de réfugiés en Pologne, cet homme de 25 ans, 160 cm pour moins de 60 kg, est allé puiser dans son for intérieur un trésor d’abnégation pour décrocher, en prolongation, cette belle médaille face au Sud-Coréen Kim Won-jin. Une «breloque» en bronze qui vaut tout l’or du monde pour lui et sa famille. C’est ce qu’on appelle la magie des Jeux, comme on les aime.

Cette médaille de bronze vaut tout l’or du monde pour ce judoka français dont la vie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

Cette médaille de bronze vaut tout l’or du monde pour ce judoka français dont la vie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

AFP

«Je suis très, très fier. Franchement, je n’arrive pas encore à comprendre que j’ai réalisé cet exploit, a-t-il savouré dans la foulée sur RMC. Depuis que je suis tout petit, je pense à ce moment-là. Le parcours que j’ai eu dans ma vie, c’est ce qui m’a donné lenvie de me battre tous les jours, c’est aussi grâce à ça que je suis là aujourd’hui, je n’ai jamais rien lâché. J’étais cramé après la demi-finale. Dans ma tête, je me demandais comment j’allais faire. Les supporters, le staff, tout le monde est venu mencourager, ça ma donné beaucoup de force.»

‹‹Depuis que je suis tout petit, je pense à ce moment-là. Le parcours que j’ai eu dans ma vie, c’est ce qui m’a donné l’envie de me battre tous les jours.››

Luka Mkheidze, médaille de bronze de judo à Tokyo, en moins de 60 kg

C’est à Tbilissi, en Géorgie, que Luka Mkheidze a donc vu le jour, plus précisément le 5 janvier 1996. Poussé par son père, il découvre le judo sept ans plus tard. Plutôt doué, Luka devient, à l’âge de 12 ans, champion de Géorgie. Mais en 2009, la guerre d’Ossétie éclate dans ce pays situé à mi-chemin entre l’Europe et l’Asie. Plongée dans la pauvreté, sa famille décide de fuir.

«La guerre avec la Russie était finie, la vie dure et chère, cétait difficile de subvenir à nos besoins, même si mon père travaillait comme prothésiste dentaire, expliquait l’athlète, il y a trois ans au Parisien. Pour avoir une vie meilleure, on est parti avec ma mère. Mes deux grandes sœurs, déjà à luniversité, sont, elles, restées au pays, elles devaient aussi soccuper de ma grand-mère paternelle atteinte d’alzheimer.»

Direction la Biélorussie en avion, puis la Pologne en train où ils trouvent asile sous une tente, dans un centre de réfugiés. «Plusieurs fois, des gens avaient essayé de passer la frontière mais les policiers, qui contrôlaient certains voyageurs, les avaient refoulés. Nous, dès la première fois, cest passé!»

«On dormait dans un centre de réfugiés, sous une tente au milieu d’un bois surveillé par des caméras pour éviter que les gens s’enfuient. On nous donnait un sac de nourriture avec des conserves qu’on mangeait froides.»

Luka Mkheidze

Luka et ses parents posent alors leurs valises à Bialystok, à 200 km au nord-est de Varsovie: «On dormait dans un centre de réfugiés, sous une tente au milieu dun bois surveillé par des caméras pour éviter que les gens senfuient. On nous donnait un sac de nourriture avec des conserves quon mangeait froides. Jallais à lécole tout en pratiquant le judo mais au bout de huit mois, notre demande dasile politique a été refusée. Il fallait partir, de peur dêtre expulsé et renvoyé en Géorgie.»

Grâce à un certain Édouard Philippe

C’est grâce à l’aide d’un passeur, que Luka et sa famille ont réussi à rejoindre la France en mars 2010, à Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val-de-Marne. Puis, après avoir vécu pendant un an dans une chambre d’hôtel dAthis-Mons, toujours en banlieue parisienne, il rejoint un autre centre de réfugiés au Havre où il découvre le «luxe» d’avoir des toilettes et une salle de bains.

Sur les tatamis, il fait parler sa force. Mais le coup de pouce du destin intervient en 2015 grâce à un certain Édouard Philippe. L’ex-Premier ministre, alors maire du Havre (avant de le redevenir), a en effet facilité le processus pour que Luka Mkheidze obtienne la nationalité française. «Mon club de lépoque, le Judo Perrey Guerrier lavait sollicité en tant que maire du Havre où jhabitais, pour quil appuie ma démarche, se souvient-il. Dhabitude, ça prend beaucoup plus de temps mais après quelques mois, jai reçu une lettre dÉdouard Philippe à mon domicile mavertissant que jallais obtenir ma nationalité, un courrier officiel la rapidement confirmé.»

Un peu plus tard, il a pu remercier Édouard Philippe de vive voix: «Je métais mis en tête dintégrer léquipe de France de judo et dêtre sélectionné pour des Mondiaux… Le rêve se réalise. Merci Édouard Philippe!»

Son ascension est en marche. Au club de Sucy Judo depuis 2016, il intègre l’Insep un an plus tard. Après une médaille d’argent aux championnats d’Europe à Lisbonne, au mois d’avril, il obtient son ticket olympique. Luka Mkheidze va changer de dimension avec cette médaille olympique conquise à Tokyo.

«Quand je suis arrivé, je ne parlais pas français, a-t-il expliqué en conférence de presse. Je suis arrivé avec une lettre traduite, qui disait juste que je voulais faire du judo.» Naturalisé français en 2015, il était fier dans le Nippon Budokan de Tokyo avec sa médaille de bonze. «La France m’a accueilli, m’a ouvert ses bras, même si ça n’a pas été facile, qu’il a fallu attendre.» Cet homme s’appelle Luka Mkheidze. Sa gloire est méritée pour un destin hors norme…

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