Actualisé 21.01.2015 à 07:55

Arc lémanique

Le franc fort fait frémir les acteurs de la culture

La fin du taux plancher pèse sur les artistes romands. De Lausanne à Genève, les compagnies qui exportent leurs créations s'inquiètent.

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Frédéric Nejad Toulami/ Julien Culet

La décision de la BNS fait réagir les acteurs de la culture et politiques sur l'arc lémanique. Elue socialiste à Lausanne, Sarah Neumann a déposé mardi une interpellation urgente afin d'attirer l'attention sur les dangers financiers qui menacent désormais des compagnies indépendantes de danse et de théâtre. Même topo à Genève, où une motion a été soumise le même soir au Conseil municipal. En cause: la chute de 20% de la valeur de l'euro face au franc depuis jeudi. Car ces créateurs romands ont vendu en euro leurs spectacles pour des tournées à l'étranger, notamment en France. «Avec cette baisse soudaine, c'est un manque à gagner important pour eux», souligne Sarah Neumann.

C'est par exemple le cas pour la compagnie de danse Philippe Saire. «Nous tournons beaucoup à l'étranger et la valeur actuelle de l'euro nous inquiète car nos cachets ne peuvent pas être adaptés», explique la porte-parole Valérie Niederost. «Nous devrons jongler pour ne pas baisser les salaires», redoute Foofwa d'Imobilité, à la tête d'une compagnie de danse genevoise qui effectue entre 20 et 40 spectacles à l'étranger par an. Il faudra faire des économies, sur le nombre de représentations par exemple.» Car l'inquiétude porte également sur de futures programmations dans des pays européens en crise qui rabotaient déjà leurs budgets: les artistes suisses coûtent encore plus cher désormais.

Le Théâtre de Vidy crée des pièces jouées ensuite à l'étranger, ce qui lui rapporte de l'argent. Son directeur Vincent Baudriller parle déjà d'une importante perte sèche et envisage un nouveau modèle économique, avec un impact sur les créations maisons. Quant au Béjart Ballet Lausanne, qui part six mois en tournée en France dès mars, son directeur exécutif Jean Ellgass nous a annoncé mardi après-midi qu'une évaluation de la situation sera établie cette semaine.

«Nous examinerons chaque situation au cas par cas»

Chef des affaires culturelles à Lausanne, Fabien Ruf est conscient des inquiétudes et des attentes de certaines institutions culturelles de sa ville. «Dans le préavis culturel de la Municipalité, une proposition est faite, en réponse à une motion de la conseillère communale (organe délibérant) libérale-radicale Françoise Longchamp. Cela concerne le fonds spécial existant pour les risques de tournées, explique-t-il; créé en 1998 pour le Théâtre de Vidy (ndlr: lieu subventionné), il s'agirait de l'élargir à l'Ensemble vocal de Lausanne ainsi qu'au Béjart Ballet Lausanne.» Dans son interpellation urgente déposée mardi soir, la conseillère communale socialiste et secrétaire générale de La Manufacture (Haute école de théâtre de Suisse romande) Sarah Neumann demande même que des compagnies indépendantes de danse et de théâtre puissent bénéficier de ce fonds spécial, si elles sont déjà soutenues par la Ville.

«Chaque dossier d'institutions culturelles, y compris les petites, qui nous sera transmis sera étudié au cas par cas», déclare Fabien Ruf. Quant à un autre éventuel appui financier, ce sera au Conseil communal de Lausanne et à la Municipalité d'y réfléchir. Situation similaire à Genève, où le conseiller administratif responsable de la culture suit le dossier de près. «Sur le court terme, il faudra agir au cas par cas, indique Sami Kanaan. Cela pourrait se traduire par une hausse des aides, dans la limite du budget déjà défini.»

De son côté, Brigitte Waridel, responsable des affaires culturelles du canton de Vaud, se dit soucieuse de la situation des acteurs culturels frappés de plein fouet par la baisse de la valeur de l'euro alors qu'ils produisent pour exporter leurs créations à l'étranger. «Mais le Canton n'a pas de fonds pour les risques d'une tournée à l'étranger, contrairement aux communes», souligne-t-elle.

Désertion des Français redoutée

A Genève, on craint également une baisse de fréquentation. Car pour les spectateurs qui viennent de France voisine, la fin du taux plancher a entraîné une envolée des prix. Par exemple, une entrée à 100 fr. revient désormais à environ 100 euros, contre 80 euros par le passé. «Environ 15'000 spectateurs par an viennent de France. Ils risquent de réfléchir à deux fois avant de venir», explique Claus Hässig, secrétaire général du Grand Théâtre. Même crainte à Live Music Production, qui organise notamment des événements à l'Arena. «Un habitant de France voisine pourrait être tenté de faire une heure de voiture en plus pour économiser une belle somme», s'inquiète son directeur Michael Drieberg.

Certains y gagnent en payant en euros

Alors que l'Ensemble vocal de Lausanne, très dépendant des tournées à l'étranger, a déjà fixé un rendez-vous avec la Ville cette semaine afin d'obtenir une aide, d'autres sont moins pessimistes. Comme le Théâtre de l'Arsenic, qui ne produit pas de créations et qui paie des artistes français avec un euro en baisse. Les festivals genevois de la Bâtie ou encore Antigel, qui commence vendredi, pourraient également voir leurs coûts baisser, indique la Ville de Genève. De son côté, Paléo n'est pas trop inquiet: «Ça ne change pas grand chose pour nous cette année, explique Jacques Monnier, chef de la programmation. Car on avait acheté des euros au taux de 1fr.20 à la fin 2014 pour sécuriser notre budget, sans imaginer qu'il allait s'effondrer. Sinon, les artistes payés en euros nous auraient coûté moins cher. Mais des agents demandent déjà des cachets plus élevés.»

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