Protection des enfants: Le National dit non à l’initiative contre la pub pour le tabac
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Protection des enfantsLe National dit non à l’initiative contre la pub pour le tabac

Sans surprise, la Chambre du peuple a refusé le texte qui demande à la Confédération et aux cantons d’interdire toute forme de publicité pour les produits du tabac qui atteignent les jeunes.

par
Christine Talos
L’initiative est soutenue par l’Alliance pour la santé, les Médecins de famille et de l’enfance, l’Association suisse pour la prévention du tabagisme, la Ligue suisse contre le cancer, la Ligue pulmonaire suisse, la Fédération des médecins suisses et PharmaSuisse.

L’initiative est soutenue par l’Alliance pour la santé, les Médecins de famille et de l’enfance, l’Association suisse pour la prévention du tabagisme, la Ligue suisse contre le cancer, la Ligue pulmonaire suisse, la Fédération des médecins suisses et PharmaSuisse.

Site de l’initiative

L’initiative «Oui à la protection des enfants et des jeunes contre la publicité pour le tabac» n’a pas trouvé grâce au Conseil national. Les députés ont en effet rejeté par 96 voix contre 84 (et 7 abstentions) le texte qui demande que les publicités pour les produits du tabac atteignant les jeunes et les enfants, soient interdites en Suisse. Malgré l’intervention de 35 orateurs – en faveur du texte pour la plupart – le Parti socialiste, les Verts et les Vert’ libéraux n’ont pas réussi à infléchir l’UDC, le PLR et le Centre, qui ont préféré miser sur les mesures prévues dans la loi sur les produits du tabac examinée actuellement par le Parlement.

Pour rappel, l’initiative a été déposée en septembre 2019 par les membres d’une quarantaine d’organisations de santé. Avec ce texte, les fabricants de tabac ne pourraient plus être présents dans la presse écrite, Internet et les médias sociaux, les affiches, les cinémas et les points de vente ou les manifestations. La promotion et le parrainage en faveur des produits du tabac seraient interdits. Les produits de substitution, comme les cigarettes électroniques, seraient réglementés comme les produits traditionnels.

À quand les interdictions de pubs pour le chocolat?»

À l’image du Conseil fédéral, la droite du National a estimé que le projet allait trop loin. «L’initiative veut interdire toute forme de tabac qui puisse atteindre les jeunes. Mais cela revient à dire que toute publicité sera interdite, car chacune d’entre elles est susceptible d’atteindre un mineur», a ainsi relevé Andreas Glarner (UDC/AG). Très remonté, il a critiqué: «cette initiative a l’air gentille et sympa. Mais c’est un texte de rabat-joie! Les initiants sont des personnes qui veulent tout interdire et que l’Etat dise à la population ce qui est bon pour elle!» Pour lui, le texte risque en outre d’ouvrir la boîte de Pandore: «à quand les futures interdictions de pubs pour les chips, le chocolat, la viande, et les SUV? s’est-il énervé. «Mais pour les SUV, il y a déjà une proposition!»

«On méprise dans ce pays toute joie de vivre. On essaie de se modérer sans modération», a renchéri son collègue Grégoire Rutz (UDC/ZH). L’ancien président de l’UDC, le Bernois Albert Rösti, rappelle aussi que les initiants sont les mêmes que ceux qui veulent autoriser le vote à 16 ans. «Pourquoi dans ce cas penser que les jeunes ne sont pas suffisamment mûrs pour choisir eux-mêmes de fumer ou pas?».

Pour le PLR, l’initiative est trop extrême et va surtout contre la liberté économique, a expliqué Regine Sauter (PLR/ZH). «Car le tabac est légal en Suisse», a-t-elle rappelé. «L’industrie du tabac, qui vend ces produits, crée de l’emploi et est active chez nous. Elle représente même 11’000 emplois. «Elle a donc le droit de faire de la publicité», estime-t-elle. Son collègue Olivier Feller (PLR/VD) reproche lui au texte d’avoir un champ d’applications trop large. «Il ne sera imaginable de l’appliquer que dans des lieux jamais fréquentés par les moins de 18 ans. Ils seront donc très rares».

Autant de morts dus au tabac qu’au Covid

Du côté du Centre, on reconnaît qu’il est de la responsabilité du monde politique de protéger les jeunes et on salue le travail des organisations de prévention et du monde médical en ce sens. «Mais je suis persuadé que nous allons parvenir à atteindre les objectifs des initiants dans la loi sur le tabac actuellement en discussion», a souligné Christian Lohr (PDC/TG).

Du côté de la gauche, tous les arguments en faveur de l’initiative et contre les effets néfastes du tabac y sont passés. La Suisse compte 2 millions de fumeurs et chaque année, 9500 personnes meurent du tabac, soit autant que le Covid aujourd’hui, ont souligné plusieurs orateurs. «Cela représente 15% de tous les décès en Suisse», a rappelé Laurence Fehlmann Rielle (PS/GE). «Les fumeurs meurent en moyenne 10 ans plus tôt. Et le tabac engendre des coûts directs et indirects de plus de plus 5 milliards de francs en Suisse alors qu’il ne rapporte que 2,5 milliards de francs d’impôts».

«Avez-vous déjà vu un fumeur comptable de 50 ans au crâne dégarni?»

Mais la plupart des conseillers nationaux ont relevé que les jeunes étaient la cible prioritaire des publicités de l’industrie du tabac. Jürg Mäder (Vert’lib/ZH) a ainsi souligné que les pubs montraient toujours des fumeurs jeunes et beaux se livrant à des activités dynamiques. «Avez-vous déjà vu un fumeur dans une pub qui soit un comptable de 50 ans au crâne dégarni?» a-t-il interrogé.

Contre l’avis de son parti, Isabelle Moret (PLR/VD) est elle aussi montée au créneau. Elle a expliqué la stratégie des cigarettiers envers eux. «La majorité des fumeurs ont commencé à fumer lorsqu’ils étaient mineurs. Or des études ont montré que seuls 10% des fumeurs changeaient de marque dans leur vie. «Voilà pourquoi les entreprises essaient d’attirer les jeunes via la pub, car ils savent qu’ensuite seuls 10% changeront de marque». Elle affirme: «je ne demande pas l’interdiction de la pub contre le tabac, juste celle qui vise les jeunes». Et de prendre l’exemple des médicaments: la pub pour les médicaments est interdite et personne n’y retrouve à redire», a-t-elle rappelé. «Pourquoi interdire celle pour des produits qui guérissent et permettre celle pour des produits qui tuent?».

La Verte genevoise Isabelle Pasquier-Eichenberger a lancé elle un plaidoyer contre le vapotage qui séduit d’abord les mineurs grâce à d’habiles publicités destinées aux jeunes. Elle a cité le médecin cantonal genevois: «la cigarette électronique est en réalité un produit qui sert à augmenter le pool des futurs dépendants à la nicotine».

La Suisse dernière en matière de prévention

Même les effets du tabac sur l’environnement ont été dénoncés. Ainsi Léonore Porchet (Verts/VD) a souligné l’impact environnemental de la cigarette. «1 paquet équivaut à 8 kg de viande en termes d’empreinte carbone», a-t-elle affirmé. Sa collègue genevoise Delphine Klopfenstein Broggini a, elle, rappelé que le tabac était l’une des principales sources de littering en Suisse. «Le mégot est le déchet que l’on jette le plus souvent par terre».

Enfin, les partisans de l’initiative ont rappelé à plusieurs reprises que la Suisse n’avait toujours pas ratifié la convention antitabac de l’OMS. «La Suisse est le seul pays d’Europe à ne pas l’avoir fait», a ainsi souligné Christophe Clivaz (Verts/VS) rappelant aussi la présence de grands cigarettiers en Suisse et leur lobbyisme. Elle est aussi 35e sur 36 en matière de prévention contre le tabac et carrément dernière en termes de publicité pour la cigarette, a-t-il relevé.

De son côté, le ministre de la Santé, Alain Berset, a recommandé lui aussi le rejet du texte, même s’il a reconnu que l’initiative avait toutes ses chances devant les Suisses, puisque tous les projets similaires soumis aux cantons ont jusqu’ici été acceptés par le peuple. Mais il a rappelé que le projet de loi sur les produits du tabac reprenait une grande partie des demandes de l’initiative et qu’il lui servirait en quelque sorte de contre-projet. Il a en outre espéré que cette nouvelle mouture pourra enfin permettre à la Suisse de ratifier la convention-cadre de l’OMS sur ce thème.

Le dossier doit encore être débattu au Conseil des États.

La pub divise dans le projet de loi aussi

La publicité pour le tabac est l'un des principaux points d'achoppement dans le projet de loi sur les produits du tabac en discussion au Parlement. Actuellement, la pub n'est interdite qu'à la radio et à la télévision. Le Conseil des Etats a décidé d'étendre cette interdiction aux journaux et sites Internet consultés par les mineurs. Pour le National, la publicité ne devrait être interdite que dans les supports destinés aux moins de 18 ans. Elle serait en outre largement interdite dans les cinémas et dans l'espace public, ainsi que sur les panneaux visibles depuis le domaine public.

Mais les deux Chambres soutiennent l'élargissement à toute la Suisse de l'interdiction de la vente de cigarettes aux moins de 18 ans ainsi que la base légale aux achats-tests visant à vérifier le respect de l’âge dans les magasins.

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