Voyage à Abu Dhabi: Le Parquet suspecte Pierre Maudet d'avoir menti
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Voyage à Abu DhabiLe Parquet suspecte Pierre Maudet d'avoir menti

Le Ministère public genevois désire poursuivre le président du Conseil d'Etat. Il sollicite du Parlement l'autorisation de le mettre en prévention.

par
jef
L'ancien chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne et Pierre Maudet sont inquiétés pas la justice.

L'ancien chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne et Pierre Maudet sont inquiétés pas la justice.

Keystone/Martial Trezzini

L'affaire du voyage controversé à Abu Dhabi de Pierre Maudet prend de l'ampleur. Ce jeudi, le Ministère public a indiqué, par voie de communiqué, vouloir poursuivre le président du Conseil d'Etat. Il souhaite l'entendre en qualité de prévenu d'acceptation d'un avantage. Pour ce faire, il a sollicité l'autorisation du Grand Conseil: un conseiller d'Etat ne peut en effet être poursuivi pour des infractions commises dans l'exercice de ses fonctions qu'avec l'autorisation du Parlement.

Voyage payé par le prince héritier

Le Ministère public soupçonne Pierre Maudet de lui avoir menti. Il explique avoir, dans le cadre de l'enquête préliminaire, «recueilli des éléments de preuve» semblant indiquer que l'élu PLR a été invité «en sa qualité expressément mentionnée de conseiller d'Etat», avec sa famille et son chef de cabinet, par le Cheik Mohamed Bin Zayed Al Nahyan, prince héritier de l'émirat. La Maison de ce dernier a pris en charge le coût de ce voyage, «soit un montant de plusieurs dizaines de milliers de francs».

Financement inventé après coup

«En particulier, écrit le Parquet, le dénommé Saïd Bustany n'a joué aucun rôle dans le financement du voyage, sa mention ayant été décidée par les intéressés en 2018, dans le but de dissimuler la véritable source de financement.» Par ailleurs, plusieurs «personnes et sociétés actives à Genève dans l'immobilier, en contact régulier avec Pierre Maudet et son chef de cabinet, ont activement pris part à la mise sur pied de ce voyage».

Le Parquet enfonce donc le clou: «ces éléments, écrit-il, diffèrent très sensiblement des informations données par Pierre Maudet et son chef de cabinet au Ministère public.» Cet écart entre le récit du conseiller d'Etat et les preuves recueillies a donc décidé la justice à poursuivre l'élu.

Patrick Baud-Lavigne, son chef de cabinet, est pour sa part déjà mis en prévention. Il est entendu ce jeudi. A 15 heures, son audition était en cours. La procédure est menée par un triumvirat. Le premier procureur Stéphane Grodecki (socialiste), la dirige. Il est accompagné du procureur général Olivier Jornot (libéral-radical) et du premier procureur Yves Bertossa (socialiste)

Business class et palace

En novembre 2015, Pierre Maudet avait effectué avec sa femme, ses trois enfants et deux amis proches (son chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne et l'entrepreneur genevois Antoine Daher) un voyage de quatre jours à Abu Dhabi (EAU) pour assister à un grand prix de Formule 1. Il avait voyagé en business class et logé dans un hôtel de luxe, l'Emirates Palace.

Jusqu'à présent, le président du Conseil d'Etat avait affirmé à la presse, aux députés de la commission de contrôle de gestion et au Ministère public avoir été invité sur place par son ami Antoine Daher. «En octobre, il me signale qu'il a accès à des packages vol-logement-billets, gratuits, via une connaissance sur place», indiquait-il le 16 mai, dans son bureau, à trois médias dont 20 Minutes. Il affirme à cette occasion qu'il ne savait pas, avant de s'envoler, qu'il voyagerait en business et logerait dans un palace. Dans sa tête, explique-t-il, l'organisateur reste Antoine Daher. Et de préciser: «Les packages ont été offerts par Saïd Bustany à Antoine, qui nous en a fait profiter». Saïd Bustany, le désormais fameux entrepreneur libanais actif dans le secteur portuaire, dont le Ministère public précise ce jeudi qu'il n'a «joué aucun rôle dans le financement du voyage».

Silence du Conseil d'Etat

Sollicité par l'intermédiaire de son vice-président Antonio Hodgers et de la cheffe de la communication du département présidentiel Florence Noël, le Conseil d'Etat a fait savoir qu'il «ne commentera pas la procédure en l'état».

Levée d'immunité: Maudet y consent

Pierre Maudet a pris pour avocat Me Grégoire Mangeat, ancien bâtonnier de l'Ordre. Ce dernier indique que l'élu «entend réserver ses explications aux magistrats en charge de la procédure». Me Mangeat a par ailleurs écrit à la direction de la procédure pour l'informer que Pierre Maudet "souhaite pouvoir collaborer pleinement à l'établissement de l'entier des faits". Dans cette optique, il prie le Parquet d'"envisager son audition à brève échéance". Par ailleurs, l'avocat précise que son client "consent sans aucune réserve" à la levée de son immunité.

Acceptation d'un avantage, c'est quoi?

Le Ministère public souhaite poursuivre Pierre Maudet pour "acceptation d'un avantage". Cette infraction figure, ainsi que plusieurs autres, sous le titre 19 du code pénal suisse, chapitre qui traite de la corruption. L'acceptation d'un avantage (art. 322sexies) consiste à accepter un avantage pour accomplir les devoirs de sa charge. Elle diffère de la corruption passive (art. 322quater), plus grave, qui consiste à accepter un avantage pour exécuter ou omettre d'exécuter un acte en contrevenant aux devoirs de sa charge. En bon français, Pierre Maudet est soupçonné d'avoir accepté un cadeau pour faire quelque chose qu'il avait le droit de faire - et qu'il aurait peut-être fait même sans cadeau. L'acceptation d'un avantage est puni d'une peine privative de liberté de 3 ans au plus ou d'une peine pécuniaire.

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