Actualisé 27.12.2013 à 21:08

Turquie

Le Premier ministre menacé par la rue

Recep Tayyip Erdogan, fragilisé par une crise sans précédent, faisait face vendredi à des manifestations, organisées dans plusieurs grandes villes pour réclamer sa démission.

La police a fait usage de canons à eau contre les manifestants.

La police a fait usage de canons à eau contre les manifestants.

Six mois après la fronde populaire qui a fait vaciller le pouvoir de M. Erdogan, plusieurs organisations avaient appelé à des rassemblements de masse à Istanbul, sur l'emblématique place Taksim, et dans la capitale Ankara.

Les forces de l'ordre sont intervenues en soirée dans les deux villes pour disperser, avec des canons à eau et des gaz lacrymogènes, des milliers de personnes venues dénoncer la corruption du gouvernement islamo-conservateur et exiger la départ de son chef. A Istanbul, des échauffourées étaient toujours en cours en milieu de soirée autour de la place Taksim.

A quelques dizaines de kilomètres de là, M. Erdogan, inflexible, a continué à se défendre bec et ongles. D'abord à l'aéroport international Atatürk, puis dans le quartier d'Uskudar, il a dénoncé encore une fois le «complot» ourdi contre lui. Il a également reproché aux procureurs en charge du dossier d'avoir «stigmatisé» sans preuve son gouvernement.

Le chef du gouvernement fait face à un vaste scandale de corruption qui a éclaté le 17 décembre avec l'arrestation de dizaines de personnes, parmi lesquelles figurent les fils de trois ministres. L'enquête de police avait été menée en secret depuis plusieurs mois.

Bras de fer avec la justice

Le remaniement gouvernemental d'urgence qu'il a opéré après la démission de trois ministres éclaboussés n'a pas suffi à étouffer l'onde de choc. L'annonce jeudi du dessaisissement d'un des procureurs en charge de l'enquête a mis en lumière le bras de fer qui oppose la justice turque et l'exécutif.

Dénonçant des «pressions» de la police et de sa hiérarchie, ce procureur a accusé la police d'avoir refusé d'appréhender une trentaine de personnes, notamment des personnalités proches du Parti de la justice et du développement (AKP) du Premier ministre, et des hommes d'affaires connus.

Le Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative turque, a asséné vendredi un camouflet à l'exécutif en bloquant un décret gouvernemental controversé publié dans la foulée du scandale. Ce décret obligeait la police à informer sa hiérarchie avant toute arrestation.

Dans sa chasse aux sorcières au sein de la police, M. Erdogan a sanctionné plus d'une centaine de hauts gradés, leur reprochant de ne pas avoir mis le gouvernement au courant de l'enquête qui le vise.

Démissions au parlement

La presse turque a vu dans cette épreuve de force entre le gouvernement et la police d'un côté, la magistrature de l'autre, une atteinte flagrante à l'indépendance de la justice.

Trois députés du parti gouvernemental, menacés d'expulsion pour s'être prononcés en faveur de l'indépendance de la justice, ont annoncé leur démission.

«Il n'est plus possible de faire entendre quoi que ce soit au parti au pouvoir», a indiqué l'un d'eux, Ertugrul Günay, un ancien ministre de la Culture. Il a accusé son ancien parti d'«arrogance» et d'entraver les actions de la justice. En dix jours, l'AKP a perdu cinq députés.

L'armée prend ses distances

L'armée, qui a pris plusieurs fois dans le passé le pouvoir en Turquie, a jugé bon d'affirmer publiquement qu'elle refusait de prendre parti dans cette crise. «Les forces armées turques (TSK) ne veulent pas être impliquées dans les débats politiques», selon un communiqué en ligne.

Les médias ont indiqué par ailleurs que l'enquête s'intéressait de près à l'un des deux fils du Premier ministre, Bilal Erdogan, président d'une fondation. Il est soupçonné de trafic d'influence. Le chef du gouvernement aurait lui-même admis son inquiétude. «La cible principale de cette opération, c'est moi», aurait-il dit à son entourage.

Tension sur les marchés

La crise politique a provoqué une forte nervosité sur les marchés. La devise nationale est tombée à 2,1492 livres pour un dollar vendredi, soit un nouveau bas historique, en dépit d'interventions de la banque centrale. La Bourse d'Istanbul a reculé de 1,04%.

L'ampleur du scandale est susceptible d'affecter le score de M. Erdogan aux élections locales de mars et à la présidentielle d'août qui, pour la première fois, aura lieu au suffrage universel direct. (ats)

Ton opinion

Trouvé des erreurs?Dites-nous où!