Violence chez les jeunes: le rap, un haut-parleur de la colère
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Violence chez les jeunesLe rap, un haut-parleur de la colère

La violence fait partie de l’ADN du rap. Aux États-Unis, les homicides dans ce milieu sont fréquents. Après la mort d’un jeune homme à Lausanne en septembre 2021, faut-il s’attendre à l’importation de ce phénomène en Suisse? Enquête.

par
Justine Romano
Orelsan avait été poursuivi pour certains de ses textes controversés.

Orelsan avait été poursuivi pour certains de ses textes controversés.

AFP

«Si vous vous disputez dans une chanson, ne me l’envoyez même pas! Je ne diffuserai plus ces disques. Nous perdons trop de jeunes dans la rue», déclarait en février dernier DJ Drewski, animateur sur HOT 97, radio de référence du rap aux États-Unis. En 2020, on recensait plus de 21’500 homicides aux USA, soit 59 morts par jour. Une liste sur Wikipédia recense les musiciens hip-hop notables assassinés depuis 1987. Sur les 42 victimes américaines, 40 ont été abattues par arme à feu. Toutes avaient moins de 38 ans sauf une, 44 ans.

En France, les violences entre rappeurs sont plus épisodiques. À l’exemple de Booba et de Kaaris, dont la rivalité date de plusieurs années. Une violente rixe, incluant les deux artistes et une dizaine de personnes, avait éclaté à l’aéroport d’Orly à Paris, en août 2018. Les deux hommes avaient écopé chacun de 50’000 euros d’amende et 18 mois de prison avec sursis, et avaient dû verser plusieurs dizaines de milliers d’euros de dédommagements pour les dégâts causés.

En Suisse romande, des conflits similaires ont aussi lieu. Des bandes de jeunes se provoquent sur les réseaux sociaux, par des vidéoclips sur YouTube, puis s’affrontent dans les rues. Le dimanche 26 septembre 2021, un homme de 20 ans a reçu un coup de couteau mortel dans le quartier du Flon à Lausanne lors d’une bagarre entre deux bandes de Bienne et de La Chaux-de-Fonds. Entre ces deux clans, les agressions, séquestrations et autres tentatives d’enlèvement se succèdent depuis plusieurs années. Le rap est-il la source de ces violences? Les rappeurs doivent-ils en porter la responsabilité?

Le cliché du hip-hop source de violence

«Ça n’est jamais aux artistes d’éduquer», tranchait le rappeur Damso, interviewé par «20 minutes» en 2018. Cet artiste belgo-congolais était sorti de l’anonymat grâce à sa chanson «Pinocchio», très controversée à cause de cette phrase: «J’te baise comme une chienne pourtant tu portes le foulard.» Ici, le rappeur critique le paradoxe entre le foulard, signe public de piété, et un comportement plus déluré en privé. Le Français Orelsan a lui aussi été poursuivi après avoir écrit «Ferme ta gueule ou tu vas te faire Marie Trintigner», faisant référence à l’actrice Marie Trintignant, morte sous les coups du chanteur Bertrand Cantat en 2003.

Né dans le Bronx à New York, le rap était surtout un «haut-parleur» pour dénoncer les injustices policières et le racisme. Aujourd’hui, le sujet reste tabou: plusieurs acteurs du milieu du hip-hop ont préféré ne pas s’exprimer à visage découvert. Ils pensent qu’assimiler le rap à la violence n’est qu’un cliché. «Le hip-hop est un art et il ne choisit pas ses porte-paroles», explique l’un d’eux. Pour Michel Ndeze, connu sous le nom de Dynamike, animateur de «Downtown Boogie», émission de Couleur3 consacrée au hip-hop en Suisse, le rap n’est pas le problème: «Pour moi, il y a de vraies difficultés d’écoute et de reconnaissance envers ces jeunes, de la part de la société. Le hip-hop est juste un bouc émissaire pour expliquer des violences qui sont systémiques. Il n’est pas plus violent que le rock dans les années 60! Selon moi, le rap permet de canaliser une accumulation de frustrations chez ces jeunes qui sont laissés à eux-mêmes.»

En manque d’écoute et de repères

Une thèse que confirme le porte-parole de la police neuchâteloise Georges-André Lozouet, qui rappelle que les bandes d’adolescents un peu rebelles ont toujours existé: «Actuellement, ces jeunes sont plutôt issus de la migration, souvent en rupture scolaire et en manque de repères, avec des parents qui sont absents ou démissionnaires parce qu’ils sont dans un monde qu’ils ne comprennent pas.» Selon le policier, ces ados admirent les bandes des banlieues françaises.

Claire Balleys, sociologue et professeur à l’Université de Genève, renchérit: «La réalité des quartiers urbains aux USA, en France ou en Suisse n’est pas du tout la même. Des jeunes qui se bagarrent, il y en a, il y en a toujours eu, et il y en aura probablement encore. De nombreuses enquêtes démontrent que ce ne sont pas les produits culturels qui rendent les gens violents. Par contre, il est possible que, pour un jeune qui se sent exclu ou dominé socialement, écouter une certaine forme de rap peut nourrir sa colère, mais ce n’est pas la cause de sa violence.»

La sécurité des concerts a évolué

Pour plusieurs organisateurs d’événements, il n’y a pas plus de violence lors des concerts de hip-hop que lors d’autres soirées. Mais ils ont dû s’adapter et mieux former leur personnel de sécurité. «De manière générale, les effectifs de sécurité ont doublé. En dix ans, les interventions relatives à la violence ont clairement diminué», explique Thierry Wegmüller, patron du D! Club à Lausanne. Même constat pour Gilles Valet, programmateur du Romandie club. Il admet pourtant qu’avant 2017, la sécurité devait être adaptée et augmentée pour certaines soirées, comme les «Hip-hop Junkies».

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