Le Requiem de Spike Lee
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Le Requiem de Spike Lee

Spike Lee quitte l'univers de la fiction pour plonger dans le réel.

Vingt ans après la sortie de son premier long-métrage, et un an après Katrina, le réalisateur américain signe un documentaire déchirant sur l'ouragan et ses conséquences sur la vie des noirs habitant La Nouvelle-Orléans.

Si ce film critique de quatre heures intitulé «When the Levees Broke: A Requiem in Four Acts» (Quand les digues ont rompu: requiem en quatre actes), a été présenté en avant-première mercredi soir à La Nouvelle-Orléans, la chaîne câblée HBO, contactée par le cinéaste plusieurs semaines après le passage de l'ouragan, s'apprête à le diffuser en deux parties, lundi et mardi, puis dans son intégralité le 29 août, premier anniversaire de la catastrophe.

Au travers de plus de cent interviews, de musique, d'images d'aujourd'hui et d'autrefois, le documentaire rappelle que si Katrina a frappé la côte sud des Etats-Unis, La Nouvelle-Orléans, et ses habitants, noirs pour la plupart, ont été particulièrement touchés. Cela correspond d'ailleurs à un choix du réalisateur. «Je voulais me concentrer sur La Nouvelle-Orléans», dit le cinéaste, critiqué par certains pour n'avoir pas fait apparaître davantage de blancs ou d'habitants d'autres régions sinistrées.

Des milliers de personnes ont lutté pour survivre aux inondations meurtrières des jours durant, alors que l'aide fédérale arrivait lentement. Un grand nombre, aujourd'hui, se retrouve le coeur brisé dans une ville quasiment en ruines.

Spike Lee, qui a mené chacun des entretiens, n'apparaît jamais devant la caméra, même si on l'entend occasionnellement poser des questions. Aucune voix off n'intervient pour expliquer que La Nouvelle-Orléans a été abandonnée, ni que cette situation pourrait être liée au fait que la majorité des résidents sont noirs: pour le réalisateur, en colère face à la lenteur de l'intervention des autorités, ce procédé narratif n'était nullement nécessaire. «Laissons les gens le dire», confiait Spike Lee cette semaine. Ils «témoignent, partagent leur rage et leur colère. Ce qu'ils font, c'est partager leur humanité avec nous».

L'ouragan a fait l'objet d'une vaste couverture médiatique mais le film, à travers son évocation de l'avant/pendant et après tempête, en donne une vision déchirante.

Un homme raconte avoir dû abandonner le cadavre de sa mère au Superdome, épinglant sur son linceul un mot avec son numéro de téléphone. La caméra suit aussi le trompettiste Terence Blanchard, compositeur de longue date des films de Spike Lee et originaire de La Nouvelle-Orléans, revenant avec sa mère dans la maison familiale pour la première fois depuis la catastrophe. «Oh Seigneur, aie pitié», pleure Wilhelmina Blanchard. «Tu peux reconstruire», murmure le musicien, en étreignant sa mère. «Je savais que c'était la dévastation mais je ne pensais pas que c'était aussi terrible», dit-elle.

Le film, dit Spike Lee, est un appel à reconstruire la ville, où nombre d'habitants ne sont pas encore revenus, où des tonnes de gravats s'entassent toujours. «Nous voulons que ce film incite à l'action. Les choses ne vont pas encore bien. Les gens souffrent toujours».

Outre leur désespoir, le documentaire réussit également à saisir leur capacité à garder le sourire. «Il y a des plaisanteries et de l'humour», expliquait Spike Lee aux milliers de personnes rassemblées mercredi soir pour la première projection à la Nouvelle-Orléans: «Alors, sentez-vous libre de rire». Des moments bienvenus dans un film à forte charge émotionnelle pour les spectateurs.

Comme pour Gerry Carter, de La Nouvelle-Orléans mais qui vit aujourd'hui à Baton Rouge. En larmes, elle a fait une pause à mi-parcours du film. Les cadavres, «c'était dur à voir», dit-elle. «Et voir les enfants, ce qu'ils doivent avoir ressenti quand ils ont été séparés de leurs parents, de leur famille».

Spike Lee envisage une suite documentaire aux «Digues». Et ne réfléchit guère à son propre parcours, vingt ans après la sortie de «Nola Darling n'en fait qu'à sa tête». «Ce que j'essaie de faire, c'est simplement de devenir meilleur. De devenir un meilleur conteur». (ap)

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