Littérature alémanique: Les plumes ennemies d’Olten
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Littérature alémaniqueLes plumes ennemies d’Olten

Deux des auteurs majeurs de la littérature alémanique ont ouvert des bistrots dans la commune soleuroise. Pedro Lenz écrit ses livres en schwytzerdütsch tandis qu’Alex Capus le fait en bon allemand.

Pedro Lenz (à gauche) et Alex Capus photographiés à Olten en septembre 2015.

Pedro Lenz (à gauche) et Alex Capus photographiés à Olten en septembre 2015.

KEYSTONE/Alessandro della Valle

«Le suisse allemand, ce n’est pas un tic nerveux. C’est la première langue qu’on parle», a dit l’auteur alémanique Pedro Lenz dans l’émission «Vacarme» de la RTS. «Moi j’ai un fils de deux ans et demi. Il me demande tout le temps quand il voit quelqu’un qui ne parle pas le schwyzerdütsch: "il vient d’où?" même s’il parle Hochdütsch. Dès qu’ils parlent cette langue, qu’ils soient africains ou américains, ce sont des Hochdütschi, c’est-à-dire des gens qui parlent le bon allemand.»

Pour Alex Capus, 59 ans, dont le père est Français et la mère alémanique, le suisse allemand, «c’est un dialecte, comme le néerlandais, le Plattdeutsch, l’allemand du nord… Une langue, c’est un dialecte avec une armée», sourit-il.

On aura du mal à sauvegarder tous les dialectes, estime-t-il. «Quand j’ai grandi ici dans le canton de Soleure dans les années 60-70, on arrivait encore à faire la distinction entre le dialecte des gens d’Egerkingen et de Hägendorf, des villages distants de deux kilomètres: maintenant, c’est terminé.»

Réflexe anti-européen

L’allemand n’apparaît pas comme une langue étrangère à Alex Capus: «Je me sens chez moi, c’est clair et je n’ai aucun mal à m’exprimer en Hochdeutsch. Je suis souvent en Allemagne et je sens que c’est l’espace culturel auquel j’appartiens. Cette obstination à parler schwyzerdütsch et même à l’écrire est un réflexe isolationniste. Les raisons sont politiques, c’est un réflexe anti-européen.»

«Moi je suis Européen, souligne-t-il. Et je désire être compris par mes pairs européens. Je n’ai aucune envie de m’enfermer dans une vallée quelque part dans les Alpes et d’être déchiffré seulement par mes pairs de cette vallée-là.»

«Ça va trop loin»

Depuis le 19e siècle jusqu’à Dürrenmatt, Frisch et Bichsel aussi, cela allait de soi que la littérature suisse appartenait à la littérature allemande. «Dans un espace pas nationaliste, mais fondé sur une langue commune avec les Allemands, les Autrichiens et quelques Belges».

Mais le vent a tourné. «Il arrive qu’on me reproche de ne pas écrire en dialecte. Cela m’a choqué la première fois: je trouve que ça va trop loin. On me critique comme si j’étais un traître.»

«Il y a certainement des choses que l’on peut mieux exprimer en suisse allemand: c’est vrai.» Mais l’inverse est vrai aussi, c’est plus facile et plus clair d’exprimer en allemand un discours intellectuel. Le dialecte est la langue du coeur, les jurons sortent tout seuls et les déclarations d’amour aussi.

L’allemand: une demi-langue étrangère

Le Bernois Pedro Lenz, 55 ans, qui a écrit «Faut quitter Schummertal!» («Der Goalie bin ig» en suisse allemand), a aussi ouvert un bistrot à Olten. Il croit que c’est en raison du fédéralisme qu’un suisse allemand ne s’est pas imposé et que le bon allemand ou l’allemand standard a été choisi pour l’écrit.

«C’est pour cela que nous commençons à apprendre le Hochdeutsch à l’école au moment d’apprendre à lire et à écrire», explique-t-il. Ainsi les enfants jusqu’à 5-6 ans, à mon époque, n’avaient presque pas de contact avec le Hochdeustch. Maintenant oui grâce à la TV, la radio, aux vidéos…»

«Le Hochdeutsch que l’on utilise aujourd’hui, c’est plus ou moins la langue de Luther, le réformateur qui a traduit la Bible dans un allemand compréhensible dans à peu près toutes les régions germanophones. L’Allemagne n’étant pas centralisée comme la France, c’est pour cela qu’il y a tant de dialectes.»

Pas toujours aussi populaire

Mais le suisse allemand n’a pas toujours été aussi populaire qu’aujourd’hui. Il connaît une explosion depuis les années 70-80. D’autres pays ont des dialectes, mais leur utilisation recule plutôt.

Le père de Pedro Lenz, né en 1923, lui racontait que tous les hommes parlaient le bon allemand à l’armée. Mais avec la montée au pouvoir du nazisme en Allemagne et la Seconde Guerre mondiale, les Alémaniques n’ont plus aimé parler allemand.

Puis dans les années 70, il y a eu une grande vague littéraire avec Kurt Marti ou Ernst Eggimann qui ont décidé d’utiliser le dialecte dans des textes contemporains. Ainsi le suisse allemand n’était plus utilisé pour une littérature rurale décrivant une Suisse d’il y a deux cents ans. Mais cette première vague n’a pas duré.

Il faudra attendre les années 1990-2000 pour voir des écrivains monter sur scène et déclamer de la poetry slam en suisse allemand. «De mon côté, quand j’ai commencé à raconter des histoires en suisse allemand, je ne faisais que des CD, car je ne pensais pas que je pouvais écrire le suisse allemand» ce Mundart sans grammaire.

«Puis j’ai tenté ma chance: après mes trois premiers livres en Hochdeutsch, j’ai écrit en suisse allemand et le public a suivi.» Comment le Bernois explique-t-il ce succès? «Pour les gens, c’est beaucoup plus direct, ils le reconnaissent comme quelque chose qui leur appartient. Il faut habiter à Berlin ou à Francfort pour écrire en bon allemand», estime-t-il.

Le dialecte avant les CFF

«Le dialecte aux temps d’avant les CFF, c’était assez difficile aux Bernois de comprendre les Bâlois ou les Zurichois. Grâce à la TV et à la radio, on a commencé à comprendre les autres, même si le haut-valaisan reste difficile à comprendre.

«Personnellement, il n’y a pas un dialecte que je ne comprends pas», explique le Bernois qui estime pourtant que les Fribourgeois, les Singinois sont difficiles à comprendre: «c’est une langue avec une musique un peu romande déjà.»

«Le fait d’écrire en suisse allemand au fond, c’est dire «on est ici aujourd’hui dans ce pays et c’est comme ça qu’on parle», tente de faire comprendre l’écrivain. Il a passé une année en Écosse et ça l’a paradoxalement beaucoup motivé à écrire en suisse allemand: «Il y avait une littérature écossaise, qui disait: "nous, on nous a obligés à l’école de parler comme des nobles de Londres. Nous ne sommes pas des nobles de Londres, nous sommes des Ecossais"».

(ATS/NXP)

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