Paris: Les dernières confessions de Jean-Luc Delarue
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ParisLes dernières confessions de Jean-Luc Delarue

Une journaliste française publie, dans un livre, une interview de l'animateur, réalisée avant que ses cancers ne soient diagnostiqués. Extraits en primeur.

par
Serge Bressan
Paris

Le 21 mars 2011, Marie Bernard, rédactrice en chef du magazine «Parents d'ado», a rendez-vous avec Jean-Luc Delarue pour une interview. «Je suis entrée dans ce bureau en espérant retenir l'homme pressé pendant au moins quarante minutes. J'en suis sortie trois heures et demie plus tard», se souvient-elle. L'intégralité de l'entretien se retrouve dans «Dernières confessions», un ouvrage qui sort le 15 novembre 2012.

«Pendant quarante ans, l'animateur a cumulé les errements, analyse Marie Bernard. Il fut tour à tour alcoolique, toxicomane, accro aux médicaments... Il a eu un comportement arrogant, a multiplié les conquêtes, grillé son capital santé, dilapidé son argent...»

Au fil des pages de ce livre-événement, l'animateur raconte son enfance avec des parents qui ne l'aimaient pas, la concurrence avec son frère brillant, le désert affectif de son enfance. Et dès l'adolescence, l'alcool puis la drogue, qui le conduira, en 2010, à une mise en examen.

Au moment d'accorder cette interview, Delarue ne sait pas encore que la maladie le guette. Le 24 août 2012 à 48 ans, il décède d'un cancer de l'estomac et du péritoine.

En exclusivité, des extraits de «Dernières confessions», où l'on découvre un Jean-Luc Delarue bien loin du robot télévisuel qu'il a semblé être, pendant vingt-cinq ans, sur le petit écran.

Alcoolique «L'alcool, c'est lui qui est entré en premier dans ma vie. (…) L'alcool est entré dans ma vie parce que j'étais un petit garçon très timide… (…) Enfant, j'avais l'impression d'être un simple spectateur de ma vie. J'étais comme un figurant, je regardais le monde bouger autour de moi comme si tout cela n'était qu'un film… (…) J'ai découvert à l'âge de quinze ans que ce produit me permettait enfin de me désinhiber, en même temps qu'il me protégeait de l'extérieur, notamment de ce que je considérais comme des agressions et des humiliations de la part de ma famille.» À la maison, chaque fois qu'il se sert un verre prélevé dans la bouteille de whisky de son père, il le remplace par de l'eau. Dans les soirées, il boit tout en se perfectionnant dans l'art de la dissimulation. «Un jour, j'avais alors dix-sept ans, je me suis pris une cuite monumentale avec mon grand-père. A deux, nous avons descendu sept bouteilles! (…) Certains facteurs génétiques prédisposent à l'addiction. Dans ma famille, nous connaissions déjà des problèmes de dépendance depuis plusieurs générations. (…) C'est l'alcool qui est entré le premier dans ma vie. Je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai plongé dans l'alcool, et l'alcool est la porte d'entrée dans la drogue…»

Désert affectif «J'ai traversé toute mon adolescence comme un boxeur sonné. (…) J'ai fait ma scolarité dans un collège de banlieue jusqu'en troisième, puis dans ce que ma mère qualifiait de lycée-poubelle. Dans ma famille, une grosse blague consistait à dire que mon frère et moi serions tous deux fonctionnaires - lui président de la République, et moi facteur. (…) Ce fut très déséquilibrant. (…) Quand j'étais petit, je ne me piquais pas. Pourtant, elle (NDLR : sa grand-mère maternelle) regardait toujours mes bras pour voir si je me piquais, et c'est quelque chose qui me plaisait beaucoup, parce que cela signifiait qu'elle faisait attention à moi. (…) Pour moi qui avais des parents autocentrés, cette grand-mère tellement tournée vers moi, c'est ce qui me permet aujourd'hui de retomber sur mes pattes. (…) Je pense qu'une seule personne suffit pour permettre de s'en sortir affectivement. S'il n'y en a aucune, c'est dur… Mais, si une personne suffit, qu'il y en ait plusieurs, c'est tellement mieux».

Pub et coke «Consommer de la cocaïne était assez à la mode dans le milieu de la pub lorsque j'ai commencé mes études» (…) C'est là que, pour la première fois, quelqu'un lui en propose. Un soir, entrant dans le studio qu'il loue à son père, il trouve sous son paillasson de quoi réaliser sa première prise. Un quart de gramme de cocaïne. De cette expérience qu'il vit en solitaire, il retient «la sensation de décoller». (…) Je n'ai pour ma part jamais fait l'apologie de l'alcool ou de la drogue. Jamais, jamais, jamais!» (…) «Tout cela a été un problème solitaire grave pour moi. Mais je n'en ai jamais fait l'apologie, ni en privé, ni en public ».

Boulimie «J'ai beaucoup souffert d'avoir mis la barre trop haut et d'avoir voulu ensuite prouver au monde entier, à commencer par ma famille, que je pouvais réussir dans la vie. (…) J'ai travaillé, travaillé, travaillé comme un fou. Je me suis beaucoup angoissé pour ça. Disons-le, je suis rentré dans une boulimie de travail. (…) Trop de vie, trop de pression… Parfois, j'ai fait des burn-out. Parfois, j'ai perdu le contrôle et je me suis souvent réfugié dans l'alcool. Et puis… comme à vingt ans on m'avait offert en cadeau de la cocaïne, je me suis souvenu que ce produit aidait à dépasser l'état alcoolique. (…) Je pensais pour ma part que je n'avais pas le droit de demander de l'aide. Moi, j'étais au contraire la personne à qui tout le monde racontait ses problèmes et qui réglait les problèmes de tout le monde. A la télé ou pas. Résultat, je ne me suis pas du tout occupé de moi. Je me suis complètement laissé filer».

Electrochoc «J'ai été arrêté par la police et toute la France l'a su. Ce ne fut pas un moment agréable. (…) Mon déclic, en réalité, ça n'a pas vraiment été la police. Ce fut plutôt ma santé…Onze jours avant mon arrestation, j'étais allé voir un médecin. J'avais la gorge surinfectée. Je n'avais plus de voix. C'est dommage pour tout le monde et surtout pour un animateur! Je pense que j'étais au bout de là où l'on peut aller. J'avais des problèmes de cœur, des problèmes de digestion… Je ne pouvais plus monter un étage sans être essoufflé, alors que je suis marathonien! (…) J'étais au bout du truc. Après, c'était le cimetière.»

Être heureux «Ce qui me permet de m'en sortir aujourd'hui, c'est principalement le fait que j'ai complètement capitulé devant le produit. (…) Capituler signifie accepter l'idée que nous ne sommes pas plus forts que le produit. (…) J'ai arrêté de me bagarrer avec lui, j'ai arrêté de penser que je pourrais être plus fort que lui parce que, quand on est dépendant, on n'est pas plus fort que le produit. C'est lui qui est plus fort que nous… Ce n'est plus une affaire de volonté. (…) J'ai vraiment fait une grande confusion entre réussir sa vie et réussir dans la vie. (…) Je pensais que réussir dans la vie était la seule chose importante. Dans ma famille, c'était en effet l'unique aspect qui comptait.» Travailler, réussir, il y est parvenu. «Ah, je l'ai fait à fond!» Mais à quel prix? «J'ai raté les grands équilibres. (…) Quand je vois dans quel état de malheur je me suis retrouvé! Alors que j'avais tout pour être heureux… Les gens pensent: "Il a tout pour être heureux !" Eh bien non! Être heureux, ce n'est pas juste avoir une vie professionnelle épanouissante. Avoir tout pour être heureux, c'est pouvoir poser ses valises, les ouvrir et puis… revoir les priorités de sa vie. C'est être en mesure de s'occuper de soi pour s'occuper mieux des autres».

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