Santé: Faut-il s'inquiéter des différentes textures et odeurs des gels hydroalcooliques?
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SantéFaut-il s'inquiéter des différentes textures et odeurs des gels hydroalcooliques?

Depuis le mois de mars, se désinfecter les mains à l’entrée des magasins est devenu une habitude. Pourtant, l’odeur et la texture variées des solutions soulèvent des questions sur leur composition. Plusieurs cantons mènent actuellement une campagne de contrôles.

par
Valentina San Martin

L’avis des passants recueilli dans les rues de Lausanne.

20 Minutes

Odeur de pieds ou de vodka, texture douteuse… Les gels hydroalcooliques ne font pas l’unanimité. Beaucoup s’accordent à dire que s’enduire les mains de désinfectant à l’entrée des magasins n’est pas toujours agréable. D’autres doutent parfois de leur efficacité, comme le montre notre micro-trottoir à visionner ci-dessus.

Il n’y a pourtant pas d'inquiétude à avoir. «La plupart des gels hydroalcooliques sont composés d'environ 70% d'éthanol, d'isopropanol ou d’un mélange des deux, note Elena Gascon Diez, cheffe du secteur des produits chimiques à l’État de Genève (qui a accepté d’apparaître à la caméra pour 20 minutes). Ce sont deux alcools forts, dénaturés, qui peuvent effectivement donner une odeur désagréable.» En plus de l’eau oxygénée, des additifs entrent également dans la composition, comme «des dénaturants, de la glycérine ou des huiles essentielles, à différentes concentrations. Ce qui joue un rôle aussi bien au niveau de l'odorat que de la texture», précise la spécialiste.

II existe donc une recette basique et standardisée du gel hydroalcoolique. Cependant, cette dernière a pu être modifiée au gré des stocks et des besoins. «Au début de la pandémie, les sociétés qui en fabriquaient exclusivement pour le milieu des soins ont été surchargées. Il a donc fallu trouver des solutions. Ainsi, les parfumeurs suisses Firmenich ou encore Givaudan ont été autorisés à fabriquer des désinfectants tout en suivant les consignes de l'Organisation mondiale de la santé (OMS)», explique Didier Pittet, médecin-chef du Service de prévention et de contrôle de l’infection aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et professeur à la Faculté de médecine de l’UNIGE HUG. Même constat dans le canton de Neuchâtel qui s’est mis à faire du gel maison à base d’une distillation de vin d'Œil-de-perdrix pour remplacer l’alcool qui manquait alors. En Valais, la distillerie Morand avait produit un désinfectant à base d’éthanol et d’eau-de-vie de poire.

Exception émise par Berne pour prévenir la pénurie

En temps normal, les désinfectants à disposition du public entrent dans le champ d’application de l’ordonnance fédérale sur les produits biocides (OPBio) et nécessitent l’obtention d’une autorisation de l’Organe fédéral de réception des notifications des produits chimiques (ORN). Cependant, la situation d’urgence au départ du Covid-19 a imposé à la Confédération d’agir avec les moyens du bord. C’est ce que relève Denis Rychner, responsable de la communication de la Direction générale de l'environnement (DGE): «Une exception à cette procédure a été accordée par la Confédération au début de la pandémie afin d’éviter une possible pénurie.» Dans sa décision datée du 28 février 2020, la Confédération a ainsi autorisé les préparations désinfectantes sans autorisation spécifique préalable, sous certaines conditions, jusqu’au 31 août 2020.

Mais, selon Didier Pittet, les désinfectants vendus dans les commerces aussi bien que ceux en libre service ne respectent pas toujours tous les standards en vigueur. «Les personnes qui travaillent dans les soins et qui ont l’habitude de se désinfecter les mains peuvent rapidement savoir si ce qu’ils utilisent est louche. Personnellement, j’arrive à savoir quel alcool se trouve dans un flacon mis à disposition et je peux parfois même deviner sa concentration et si ce sera bien toléré ou non», explique-t-il avant d’ajouter qu’il a déjà eu l’impression de s’enduire les mains avec un désinfectant «douteux» à l’entrée de certains commerces.

Didier Pittet, apôtre du gel hydroalcoolique

Si l’infectiologue genevois Didier Pittet n’a pas inventé le gel désinfectant, contrairement à la rumeur persistante, c’est bien grâce à lui qu’il s’est démocratisé. Au début des années 1990, le médecin s’est penché sur l’hygiène en milieu hospitalier et a remarqué que peu de professionnels s’en inquiétaient. De plus, se laver les mains à l’eau et au savon entre chaque geste paraissait à l’époque chronophage. Durant près de vingt ans, Didier Pittet a fait le tour du monde afin d’informer les gens sur l’importance de l’hygiène des mains. L’idée était de remplacer leur lavage au savon par l’usage d’une solution hydroalcoolique, plus rapide et efficace. Elle est aujourd’hui incontournable, dans les hôpitaux comme ailleurs. Sa composition peut varier. Celle recommandée par l’OMS comprend de l’alcool, de l’eau oxygénée, de la glycérine et de l’eau.

Des contrôles au hasard

Afin de garantir les bonnes pratiques sanitaires, des inspections aléatoires sont menées par les cantons sur les gels hydroalcooliques mis à la disposition des clients. Entre août et octobre, 36 inspections de commerces ont été effectuées de manière aléatoire par le Département de la sécurité, de l’emploi et de la santé (DSES) de Genève. Résultat: 81% des produits étaient conformes. Les seuls défauts constatés concernaient l'étiquetage incomplet ou manquant et des problèmes de dilution. Sur ce dernier point, une nouvelle campagne a été mise sur pied depuis fin octobre afin de déceler si les gels sont dilués par les commerçants pour faire des économies. Parmi les échantillons analysés jusqu’à fin 2020, seuls 9% se sont révélés être dilués et donc moins efficaces. «Si on a des doutes et qu’un gel s’avère être non conforme ou dilué, on va simplement demander au commerçant d’enlever le produit et on va l’inviter à se mettre aux normes. Si on refait un contrôle et que ce n’est toujours pas réglé, on va facturer notre visite et le dénoncer au Tribunal administratif. Bien entendu, on veut éviter d’en arriver là», signale Elena Gascon Diez.

Dans le canton de Vaud, 18 inspections de commerces disposant de distributeurs de solutions hydroalcooliques pour le public ont eu lieu entre le début de la pandémie et la fin de l’année: «Nous avons eu jusqu’ici un seul cas de gel non conforme. Quant à des cas de dilution de produits, mes collègues ne m’en ont pas fait part», rassure Denis Rychner.

Néanmoins, les contrôles des produits à disposition du public ne sont pas effectués partout. Dans le Jura par exemple, seules les solutions hydroalcooliques mises en vente font l’objet d’inspections depuis le début de la pandémie. «Une trentaine de produits ont été contrôlés. Quatre d'entre eux étaient non conformes au niveau de l’étiquetage et deux au niveau de la composition», a indiqué fin 2020 Stéphanie Lazzara, collaboratrice scientifique de l’office de l’environnement du Jura. «En ce qui concerne les désinfectants mis gratuitement à disposition des clients à l’entrée des commerces, nous ne faisons pas de contrôle.» La raison: le nombre élevé de contrôles d’autres produits chimiques de la vie quotidienne. «Entre désinfectants, détergents, lessives, peintures, insecticides... Il n’est pas possible de tout vérifier, nous devons mettre des priorités», souligne Stéphanie Lazzara. L’office de l’environnement du Jura examine actuellement l’éventualité de contrôler ces désinfectants mis gratuitement à disposition à l’entrée des commerces.

Faire confiance aux fournisseurs

La qualité des désinfectants mis à disposition à la Migros ou à la Coop est garantie par les fournisseurs qui sont autorisés à les élaborer. Migros produit son propre gel dans sa filiale Mibelle. Des tests de qualité et de sécurité sont effectués par pointages, comme sur n’importe quel article prêt à être acheté ou utilisé chez le distributeur. Ainsi, les gels hydroalcooliques proposés aux clients à leur arrivée en magasin sont traités comme tous les autres produits cosmétiques. «Les désinfectants à l’entrée de nos succursales sont conformes et mis à disposition gratuitement. Nous n’avons jamais reçu de plaintes, explique Tristan Cerf, porte-parole de Migros. Quant aux personnes qui ne voudraient pas les utiliser, libre à elles de se servir de leur propre produit.»

De son côté, Ikea indique que ses produits sont fabriqués selon les directives de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Leur efficacité et leur composition peuvent être consultées sur le site web du fabricant Ecolab. «Nous n’achetons pas de produits sans preuve écrite correspondante», précise Aurel Hosennen, porte-parole du géant suédois.

A noter qu’en plus des grandes enseignes, les plus petits commerces doivent également respecter certains standards et n’échappent pas aux contrôles. Les fleuristes, les fitness, les hôtels, les librairies, les restaurants, les épiceries, ou les boutiques de mode par exemple, sont soumis à la même règle. Elena Gascon Diez admet qu’au début de la crise sanitaire, nombreux étaient les commerçants qui ont dû s’adapter rapidement, ce qui n’a pas toujours été facile. «Néanmoins, nos services ont été ouverts pendant toute la pandémie. Nous avons répondu par mail, par téléphone et en personne aux questions des entreprises et de la population. Notre département ainsi que la Confédération ont mis les informations nécessaires sur internet.»

Retour à la stabilité

«Même si Berne a autorisé l’élaboration de mixtures contenant des produits non destinés à l’application directe sur des êtres humains ou des animaux et des désinfectants pour les surfaces, la situation s’est stabilisée depuis», précise Denis Rychner. En effet, la durée de validité de la décision de portée générale de l’Organe fédéral de notification qui permettait de mettre sur le marché des désinfectants sans autorisation biocide sous certaines conditions, est désormais échue. Ceci a pour conséquence de limiter la mise sur le marché suisse de désinfectants par des entreprises non spécialisées dans ce domaine. En outre, la pénurie de solutions hydroalcooliques n’étant plus d’actualité, les établissements ouverts au public ont plus de facilité à s’approvisionner.

Sanctions prévues

Sur le plan légal, c’est le droit de la santé qui fait foi. «On peut être poursuivi pour divers motifs: il peut s’agir d’un non-respect de la loi sur les épidémies ou de crimes ou délits contre la santé publique. Dans le premier cas, si untel enfreint les dispositions visant à prévenir la transmission de maladies, il risque une peine pécuniaire de six mois, indique Jacques Roulet, avocat actif dans le droit médical. Une peine de prison peut aussi être imposée si un commerçant met des agents pathogènes à disposition sans donner des informations sur leurs propriétés ou les dangers qu’ils présentent. Le second cas de figure est plus grave puisqu’il s’agit d’une infraction intentionnelle qui mettrait la population en danger et favoriserait la propagation d’un virus ou d’une maladie. L’auteur risque une peine privative de liberté de trois ans au plus, ou une peine pécuniaire s’il a agi par négligence.» Dans tous les cas, l’expert se veut rassurant: jamais il n’a été confronté à ce genre d’affaire.

Hygiène des mains insuffisante

S’il s’avère qu’une petite poignée de désinfectants non conformes se trouvent bien à l’entrée de certains commerces, il reste un autre problème: la majorité des gens ne se désinfectent pas correctement les mains. «Quand bien même le masque rassure autant celui qui le porte que les autres du fait de sa visibilité, la désinfection des mains laisse souvent à désirer, s’inquiète Didier Pittet qui insiste sur le fait qu’un Suisse devrait en tout cas utiliser un flacon par semaine, et on est loin du compte.» Sans oublier qu’il y a eu un certain relâchement depuis le début de la pandémie. En mars dernier, des vigiles étaient postés à l’entrée des magasins pour vérifier que tout le monde se désinfectait les mains. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. «En plus du manque de surveillance, il arrive que des flacons soient vides ou alors qu’ils ne soient pas directement accessibles», regrette le médecin. Il note également qu’en plus de cette surveillance nécessaire, il serait judicieux de mettre des flacons à l’intérieur des commerces afin que les clients puissent se désinfecter les mains en tout temps. «On est exposé en permanence: il suffit de toucher une surface contaminée pour être susceptible d’attraper le virus. Le masque et les distances, c’est bien. Mais se désinfecter les mains est trop souvent omis alors que cela devrait être systématique!»

Bons et mauvais gels: comment savoir?

L’odeur ou la texture ne reflètent pas l’efficacité du désinfectant. Ces qualités varient en fonction du type d’alcool utilisé ainsi que les substances ajoutées. Dans tous les cas, les désinfectants à disposition du public doivent respecter des réglementations, qu’il s’agisse de l’autorisation selon l’ordonnance fédérale sur les produits biocides (OPBio) ou à titre exceptionnel la décision de portée générale de la Confédération du 28 février 2020. «Pour une personne ayant connaissance de ces normes à respecter, un simple coup d’œil sur l’étiquette suffit», explique Elena Gascon Diez. Pour les profanes, il faut simplement s'assurer que la mention CHZN ou CHZB suivie de 4 chiffres se trouve bien au dos du récipient. À noter que l’étiquetage des désinfectants pour les mains mis gratuitement à disposition de la clientèle à l’entrée des établissements (flacons, distributeurs manuels ou automatiques) est obligatoire.

Les lettres CHZN ou CHZB suivies de 4 chiffres devraient se trouver sur l’étiquette. C’est la preuve qu’il s’agit d’un gel efficace.

Les lettres CHZN ou CHZB suivies de 4 chiffres devraient se trouver sur l’étiquette. C’est la preuve qu’il s’agit d’un gel efficace.

Valentina San Martin

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