Genève: «Les douanes se livrent à une chasse aux sans-papiers»
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Genève«Les douanes se livrent à une chasse aux sans-papiers»

Des associations dénoncent des contrôles massifs de clandestins. L’administration fédérale réfute. Le Conseil d’Etat n’a pas connaissance d’une opération ciblée mais jugerait une telle façon de faire «intolérable».

par
Jérôme Faas
Les représentants des associations membres du collectiif de soutien aux sans-papiers de Genève se déclarent très inquiets.

Les représentants des associations membres du collectiif de soutien aux sans-papiers de Genève se déclarent très inquiets.

20 MInutes / jef

«La situation est gravissime. Depuis quelques semaines, le corps des gardes-frontière opère des contrôles massifs sur le territoire genevois et cible des personnes sans statut légal. Des dizaines d’interdictions de séjour ont été prononcées. Il y a clairement une forme de chasse aux sans-papiers. C’est inacceptable.» Dimanche matin, Alessandro de Filippo, membre du collectif de soutien aux sans-papiers de Genève, a tiré la sonnette d’alarme et appelé le Conseil d’Etat a réagir.

Contrôles vers les distributions de nourriture

Selon les témoignages qu’ont récoltés les diverses associations actives dans le domaine, ces contrôles ont lieu dans et aux abords des transports publics, notamment leurs lignes transfrontalières, tels que le tram 12, le bus 8 ou le CEVA. Elles ont aussi relevé des opérations de ce type dans les trains RegioExpress reliant Genève à Lausanne, en particulier aux gares de Nyon (VD) et de Coppet (VD). Parmi les facteurs alarmant le collectif figure le fait qu’ont subi des contrôles des personnes se rendant ou revenant des distributions de nourriture organisées par les Colis du cœur sur le site de Caran d’Ache, à Thônex, qui jouxte la frontière. «Nous ne disposons pas d’éléments permettant de dire qu’il existe un lien direct entre ces opérations et la distribution de nourriture, mais il s’agit d’une problématique générale», explique Alessandro de Filippo.

Les Douanes démentent

L’administration fédérale des douanes (AFD), elle, assure que «la Douane Ouest ne mène actuellement aucune action de contrôle ciblant les sans-papiers». Sa porte-parole Caroline Wälti précise que cette thématique «n’a jamais fait l’objet d’une priorité pour l’AFD, que ce soit à Genève ou ailleurs en Suisse». Selon elle, la densité des contrôles est liée «aux enjeux actuels, en particulier à la situation Covid-19». La surveillance des frontières a ainsi été renforcée par une centaine d’agents, principalement dans le but de lutter contre la criminalité transfrontalière et la contrebande. Elle précise par ailleurs que «le nombre de personnes en infraction aux conditions de séjour n’a pas augmenté ces trois derniers mois. Il est plutôt stable, voire en très légère diminution depuis novembre.»

Rien de similaire à Bâle ou au Tessin

Les associations sont néanmoins sûres de leur fait. «Cela fait deux semaines que ces contrôles nous sont systématiquement rapportés. Chaque jour, nous recevons des appels de gens paniqués, terrifiés» (lire l’encadré), rapporte Alessandro de Filippo. Et puis le Covid a bon dos. «Des contrôles aux douanes d’accord, du masque, d’accord, mais je ne vois pas l’intérêt de se rendre dans les lignes de transports publics». Marianne Halle, du Centre de contact Suisse immigrés (CCSI), estime que la situation genevoise est particulière, dès lors qu’elle n’est pas observée par les militants de Bâle et du Tessin, cantons pourtant similaires en termes de brassage transfrontalier. Davide de Filippo, du syndicat SIT, relève que «depuis 2005, à Genève, le gouvernement a pris conscience de la problématique des sans-papiers et ne les cible plus. Là, c’est un retour en arrière de 15 ans. On appelle le Conseil d’Etat à intervenir au plus vite auprès de l’AFD pour que cesse cette pratique. Il en va de la crédibilité du canton.»

Conseiller d’Etat «très préoccupé»

Le conseiller d’Etat socialiste chargé de la Cohésion sociale, Thierry Apothéloz, juge également «intolérable que les personnes les plus précarisées du canton soient la cible de contrôles intensifiés». Il a été informé samedi des inquiétudes des associations, et abordera la question lors de la séance du Conseil d’Etat de mercredi, «afin que celui-ci intervienne auprès du département fédéral concerné». Il tempère cependant, indiquant que d’après les retours qu’il a eus, «aucune volonté de faire la chasse aux personnes sans statut n’a été décidée par l’administration fédérale». Il se dit néanmoins «très préoccupé par cette affaire», qu’il suit «de près. Il serait inacceptable et choquant que des distributions d’aide alimentaire soient instrumentalisées pour traquer des personnes clandestines.»

«Peur de ne pas revenir le soir»

Deux femmes latino-américaines dépourvues de titre de séjour ont fait part de leur désarroi dimanche. «J’ai un emploi près de la frontière. Chaque jour, je me demande si je peux sortir travailler, explique la première. Ça a été très compliqué de retrouver du travail après le premier confinement. J’ai deux enfants qui dépendent de moi. Pour moi, c’est très angoissant. Je voudrais que quelqu’un me dise clairement ce que je peux faire ou pas. Mon futur est très incertain.» La seconde, qui habite à côté de la frontière, éprouve les mêmes tourments. «Je dois sortir travailler, je ne sais pas comment faire. Je suis ici seule avec mon fils. Je quitte mon domicile le matin avec la crainte de ne pas revenir le soir. Je suis venue ici pour donner un avenir meilleur à mon enfant. J’ai beaucoup d’anxiété.»

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