Kidnapping au Nigeria - «Les enfants sont sans défense, ils n’ont fait de mal à personne»
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Kidnapping au Nigeria«Les enfants sont sans défense, ils n’ont fait de mal à personne»

Alors que la situation sécuritaire ne fait que de se dégrader dans plusieurs régions, les rapts d’enfants continuent de plus belle, au grand dam des parents qui vivent un véritable «cauchemar».

Hassana Ayuba craint pour la vie de sa fille.

Hassana Ayuba craint pour la vie de sa fille.

AFP

Judith a 14 ans, elle chante dans la chorale de son église, rêve de devenir avocate et, durant son temps libre, elle aime coiffer les cheveux de ses voisines. Sophie a un an de moins, mais elle sait déjà que plus tard, elle sera ingénieure mécanique, même si ses parents préféreraient qu’elle devienne infirmière. Il y a presque deux semaines, ces deux jeunes filles ont été enlevées aux côtés de 119 autres de leurs camarades, dans leur lycée du nord-ouest du Nigeria.

Le 5 juillet dernier, des hommes armés ont envahi, dans la nuit, les dortoirs du lycée baptiste Bethel, situé à Chikun dans l’État de Kaduna, avant de kidnapper ses pensionnaires âgés entre 10 et 19 ans. Cette attaque est la dernière d’une série d’enlèvements de masse d’enfants et d’étudiants commis dans le nord-ouest du Nigeria par des groupes armés criminels.

140 étudiants kidnappés dans leur pensionnat (5 juillet 2021).

Les enlèvements de voyageurs sur les routes ou de personnalités influentes contre le paiement d’une rançon sont fréquents dans le pays le plus peuplé d’Afrique. Les islamistes de Boko Haram s’étaient livrés aux premiers rapts dans des écoles, avec l’enlèvement de plus de 200 jeunes filles dans leur dortoir de Chibok en 2014, suscitant l’émoi de l’opinion publique mondiale.

Mais les enlèvements d’écoliers se sont tragiquement multipliés depuis, en particulier cette année, où près de 1000 jeunes gens ont été kidnappés depuis décembre. La plupart ont été libérés après des négociations, mais beaucoup d’entre-eux restent entre les mains de leurs ravisseurs, des criminels organisés.

«Je suis une mère et je voudrais que personne ne prenne mon enfant, ne serait-ce qu’une journée. Alors imaginez le traumatisme», confie la mère de Judith à l’AFP, Hassana Ayuba. «Les enfants sont sans défense, ils n’ont fait de mal à personne».

Marcher dans la brousse

L’attaque a dévasté les parents de ce lycée chrétien, qui y attendent désespérément le retour de leurs enfants en priant chaque jour de longues heures et en organisant des veillées. Au milieu de la cour de l’école, les chaussures et les tongs des enfants ont été rassemblées en un tas.

C’est là que Wobia Jibrailu Ibrahim, le père d’une des jeunes filles enlevées, passe désormais le plus clair de son temps. «Quand mon téléphone a sonné ce soir-là, à 01H00 du matin, j’ai d’abord cru à une plaisanterie», raconte-t-il. «Comment ces personnes peuvent-elles faire marcher nos enfants comme ça dans la brousse», enrage-t-il.

Les écoliers dormaient dans les dortoirs lorsque les hommes, lourdement armés, ont maitrisé les gardes de sécurité et sont entrés dans l’enceinte du lycée en ouvrant le feu au hasard.

Comme dans la plupart des dernières attaques, les ravisseurs ont agi la nuit, et forcé les enfants à les suivre à pied dans l’obscurité jusque dans les forêts avoisinantes. En début de matinée, les parents de Bethel se sont précipités à l’école.

Traumatisme

Les forces de sécurité, parties à leur recherche, ont pu secourir 25 élèves et une enseignante, a affirmé la police. Mais plus de 120 lycéens sont toujours retenus par les ravisseurs, qui ont pris contact avec la communauté pour demander le paiement d’une rançon, a affirmé à l’AFP le révérend Joseph Hayab.

«Il est impossible pour nous de recueillir une telle somme, même en 50 ans», dit à l’AFP le révérend, sans préciser le montant demandé. Son fils, Sunday Hayab, a réussi à s’échapper, même s’il s’est retrouvé face à face avec un homme armé dans l’un des dortoirs. «Pouvez-vous imaginer le traumatisme. Comment ces enfants vont réussir à retourner à l’école?».

Les autorités de l’école ont envoyé aux ravisseurs du riz, des haricots et de l’huile afin de nourrir les écoliers, qui dorment dans la brousse. «Lorsqu’il pleut, j’imagine la pluie qui tombe sur leurs têtes», confie Mme Ayuba, la mère de Judith. «Regardez-moi, j’ai froid, j’ai une couverture pour me réchauffer. Pensez-vous que ma fille en a une?» lance-t-elle désespérée.

Non aux négociations

Le président nigérian Muhammadu Buhari a ordonné aux forces de sécurité de tout faire pour libérer les enfants mais le chef de l’État est fortement décrié alors que la situation sécuritaire du pays ne cesse de se dégrader.

Des bandes criminelles, qui comprennent parfois plusieurs centaines de membres, terrorisent depuis longtemps certaines parties du nord-ouest et du centre du Nigeria, pillant les villages et volant le bétail.

Certains gouverneurs locaux ont tenté de négocier avec ces groupes, leur offrant une amnistie en échange de leurs armes. Mais la plupart des accords ont échoué.

Le gouverneur de l’État de Kaduna, Nasir Ahmad El-Rufai, a toujours refusé de payer des rançons, pour éviter d’encourager ces bandes à commettre plus d’enlèvements. Sa position provoque la colère et l’incompréhension des familles du lycée de Bethel.

«Le gouvernement a promis de protéger nos vies et nos biens, peut-être pouvons-nous dire qu’il nous a laissés tomber», affirme M. Ibrahim, qui passe toutes ses journées dans la cour de l’école. «Je ne suis pas retourné à la maison depuis, si je dois y retourner, j’y retournerai avec ma fille».

(AFP)

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