Genève - «Les gens n’ont pas le réflexe d’appeler les secours»
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Genève«Les gens n’ont pas le réflexe d’appeler les secours»

Lors d’un incident, il arrive que personne n’alerte les services d’urgence. Ce phénomène inquiète les professionnels.

par
Leila Hussein
En 2020, un tiers des Suisses ne connaissait pas le numéro des urgences médicales.

En 2020, un tiers des Suisses ne connaissait pas le numéro des urgences médicales.

SIS Ville de Genève

Lorsqu’un feu se déclare, sans appel au 118, pas d’intervention des pompiers. Ce scénario, parfois lourd de conséquences, n’est pas aussi rare qu’il n’y paraît. Lisa*, une lectrice de «20minutes», en a elle-même fait l’expérience il y a peu. Témoin d’un important dégagement de fumée aux Eaux-Vives, la jeune femme nous a transmis un cliché de l’incendie, mais n’a pas averti les secours. «Je me rendais à un rendez-vous. J’ai vu de la fumée. J’ai pris une photo et j’ai continué mon chemin», raconte-t-elle.

«Les gens sont nos yeux et nos oreilles»

Contacté quelques minutes plus tard, le Service d’incendie et de secours de Genève (SIS) tombe des nues. La centrale n’a reçu aucun coup de fil. Les pompiers ne sont pas en route pour éteindre le feu. Fort heureusement, le sinistre a pu être maîtrisé sans leur intervention. Le moment de stress passé, Nicolas Millot, officier de communication du SIS, tire la sonnette d’alarme. «Les gens sont nos yeux et nos oreilles. Il n’y a qu’eux qui peuvent nous informer de ce qui se passe dans la rue. Nous avons besoin d’eux pour agir.»

Mais alors, que s’est-il passé dans l’esprit de Lisa? «Je me suis dit que quelqu’un avait déjà lancé l’alerte. Je réalise maintenant qu’on n’a pas le réflexe d’appeler.» Police et services d’urgence médicale font le même constat.

L’anonymat l’emporte sur l’action

«Les gens nous contactent lorsqu’ils sont impliqués dans l’incident. C’est rarement le cas quand les faits se déroulent dix mètres plus loin et ne les concernent pas», regrette Alexandre Brahier, porte-parole de la police cantonale. Une réaction dictée par l’envie de rester dans l’ombre, explique Sandro Cattacin, professeur en sociologie urbaine à l’Université de Genève (UNIGE). «Si une personne est en péril, les gens vont foncer et lui venir en aide. En revanche, si le danger n’est pas immédiat, une réflexion se met en place sur la nécessité d’agir et l’anonymat l’emporte. C’est souvent le cas pour les interventions de police. On préfère éviter de se compliquer la vie et fermer les yeux sur les petits conflits.»

Appeler, un geste stressant presque oublié

La fin d’une époque où les gens lançaient des coups de fil à tout-va joue également un rôle. Désormais, la nouvelle génération communique via messages vocaux, WhatsApp et réseaux sociaux. «Il y a un désapprentissage du téléphone traditionnel chez les jeunes», analyse le spécialiste. Résultat: appeler «à l’ancienne» n’est pas dans leurs habitudes. Il ne leur vient donc pas à l’idée de composer les numéros d’urgence. À l’inverse, les applications, elles, font partie des outils qu’ils maîtrisent et utilisent au quotidien.

Ainsi, dans certains pays, comme en France et en Grèce, on voit naître des apps destinées au partage d’informations. «Souvent, ce sont les citoyens eux-mêmes qui sont à l’origine de ces initiatives. Cela peut aussi simplement passer par la création d’une page Facebook», précise Sandro Cattacin. Ce dernier salue ces démarches civiques car «la multiplication des canaux de communication permet de simplifier la prise de contact». Plus encore, pour certains, «appeler génère du stress et de la gêne», relève Lisa qui évoque également la barrière de la langue, pouvant dissuader une personne d’appeler.

Numéros d’urgence trop peu connus

Pour notre lectrice, l’expérience vécue il y a dix jours, a été bénéfique. «C’était nécessaire de me rappeler l’importance d’alerter les secours. J’ai bien retenu la leçon». Elle préconise d’ailleurs de faire de même avec le reste de la population, car elle «n’est sûrement pas la seule dans ce cas».

Le sociologue partage cet avis et va plus loin. «Il faut communiquer en permanence sur les numéros d’urgence. Nous vivons dans un canton qui bouge beaucoup. Chaque année, 20% de ses habitants partent et la même proportion s’y installe. Cela signifie qu’il y a toujours de nouveaux arrivants. Un ‘one shot’ ne suffit pas.» Les chiffres lui donnent raison. Selon l’interassociation de sauvetage, en 2020, un tiers des Suisses ne connaissait pas le numéro des urgences médicales. «Un taux trop élevé» au goût du Dr Robert Larribau, responsable des urgences santé 144, qui «confirme que le réflexe de l’appel au 144 n’est pas toujours connu des citoyens».

En 2007, afin de rappeler à la population le numéro du Service d’incendie et de secours de Genève, le SIS avait réalisé un clip sur YouTube, visionné plus de 800’000 fois.

SIS

Faire la peau aux idées reçues

«Nous constatons qu’il y a beaucoup de croyances erronées par rapport au numéro 144», relève le docteur Larribau. La peur du coût de l’ambulance peut expliquer la réticence de certains à appeler. «Le témoin pense que si on envoie une ambulance, elle sera à sa charge. Alors que si elle est facturée, elle l’est toujours uniquement au patient pris en charge.»

La police et le SIS, eux, rappellent que les numéros d’urgence sont gratuits et n’engagent à rien. Appeler est donc «un geste citoyen, qui prend deux minutes» et qui peut sauver des vies. «Notre pire ennemi, c’est le temps qui s’écoule. Si nous sommes informés dans les minutes qui suivent le début d’un incendie, nous pouvons éviter sa propagation», explique le lieutenant Millot. Il en va de même sur la route. «Si vous rentrez de soirée et que vous voyez une voiture qui a une conduite dangereuse, c’est important de le signaler. Cela peut paraître excessif, mais il faut toujours penser aux conséquences que peut avoir ce type de comportements», rappelle Alexandre Brahier.

*prénom d’emprunt

Les numéros à retenir

  • Pompiers: 118

  • Police: 117

  • Urgences médicales (ambulance): 144

  • Institut de toxicologie en cas d’empoisonnement: 145

  • Assistance médicale aérienne (REGA): 1414

  • Urgences en Europe, y compris en Suisse: 112

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