Actualisé 14.10.2013 à 14:51

Athlétisme

«Les meilleurs se sont fait prendre»

Quasi aucun record du monde n'est tombé en 2013. Un résultat de la lutte antidopage? Quelques experts donnent leur avis.

de
Marine Guillain
Tyson Gay (à g.) et Asafa Powell se sont affrontés à Athletissima en juillet, avant de se faire attraper.

Tyson Gay (à g.) et Asafa Powell se sont affrontés à Athletissima en juillet, avant de se faire attraper.

La 4e Conférence mondiale sur le dopage dans le sport se déroulera le 15 novembre à Johannesburg. Elle sera marquée par l'adoption de la version révisée du Code mondial antidopage. Le changement majeur? L'augmentation de la durée des suspensions, qui passera de 2 à 4 ans. Avec l'instauration du passeport biologique (lire l'interview ci-dessous), la lutte contre les substances illicites se fait toujours plus stricte.

Est-ce une coïncidence qu'aucun record du monde (à part celui du marathon et de la perche féminine en salle) ne soit tombé en 2013? «La lutte antidopage est clairement un frein dans la course aux records. Mais les produits interdits le sont aussi, car ils mettent en danger la santé des sportifs», avance le Dr Souheil Sayegh, médecin du sport à Genève. Pour Kevin Widmer, ancien athlète d'élite et ex-coach genevois, le lien est évident: «Ceux qui réalisaient les meilleurs chronos se sont fait attraper, c'est louche.»

Benoît*, un athlète, estime que certains ont pris des risques en 2012 en vue des JO, et qu'ils se sont montrés plus prudents en 2013. Mais ce n'est pas la seule raison: «Nous sommes dans une année post-olympique et nous allons vers un nouveau cycle de quatre ans. Cela implique toute une série de changements, de l'entraînement à l'hygiène de vie», explique le Romand, actuellement suspendu pour avoir été testé positif.

Enfin, il faut garder à l'esprit que les techniques des laboratoires ont des limites, tout comme le degré de surveillanc­e des sportifs. «Ils prennent des micro-injections ou des hormones de croissance vers 23 h, quand les contrôleurs n'ont plus le droit de venir», révèle Benoît. Ces substances sont indétectables au bout de quelques heures.

* Prénom d'emprunt

3 questions à Martial Saugy

Le directeur du laboratoire antidopage de Lausanne nous explique les dessous de son combat.

– La suspension de 4 ans au lieu de 2, qui doit être décidée à Johannesburg, est-elle utile?

– Oui, car une peine de 2 ans n'a pas empêché des dopés notoires de revenir sur la piste. Pincés à des Championnats du monde, certains parviennent à se représenter aux suivants.

– Qu'est ce qui a changé depuis l'introduction du passeport biologique, il y a 3 ans?

– Cette approche permet de déceler des violations en détectant des variations biologiques anormales propres à l'individu. Le c­iblage contre les tricheurs est donc meilleur.

– Des records pourront-ils être battus s'il n'y a plus de dopage?

– Oui. Le record de Ben Johnson, qui s'était avéré dopé, a été battu plusieurs fois depuis 1988.

Lutte antidopage presque inexistante en Jamaïque

Depuis juin, la double championne olympique du 200 m, Veronica Campbell-Brown, était suspendue à titre provisoire pour dopage. Elle n'a finalement écopé que d'un simple avertissement de sa f­édération. La décision en a fait s'offusquer plus d'un.

En 2012, 106 contrôles ont été réalisés sur le sol jamaïcain, a révélé une récente étud­e. Un nombre jugé dérisoir­e par rapport à d'autres grandes nations de l'athlétism­e. L'Agence mondiale antidopage a menacé d'exclure l'île caribéenne des prochaines compétitions si cette dernière n'intensifie pas sa lutte contre les produits interdits.

Par ailleurs, la même étude avance que les tricheurs à l'EPO passent entre les mailles du filet. La Fédération internationale d'athlétisme a mené 1392 tests ciblés en 2012, sans aucun résultat positif.

De retour sur la piste du scandale

Le Canadien Ben Johnson s'est livré à un plaidoyer contre le dopage, fin septembre. Il participait à une tournée mondiale sur ce thème. «C'est bon de revenir», a-t-il déclaré sur la piste même où, en 1988, il avait gagné la final­e du 100 m qui allait devenir «la course la plus sale de l'histoire». Il avait été déchu de son record et titre olympique après un contrôle positif. Six des huit finalistes avaient fini par tomber dans des affaires de dopage.

Hécatombe parmi les stars russes du tartan

Les affaires de dopage chez les athlètes ont plus que doublé en un an, en Russie, a révélé l'agence nationale antidopage, qui a déjà sanctionné 88 sportifs. Tatyana Kotova (saut en longueur) et Kirill Ikkonikov (lancer du marteau) viennent par exemple d'écoper de deux ans de suspension.

50% de l'élite

C'est la proportion de participants qui seraient dopés sur les grands championnats, selon nos spécialistes. Leur estimation monte jusqu'à 90% pour une finale. En 2011, 29% des athlètes avaient avoué anonymement avoir pris des produits illicites durant les douze derniers mois.

Des records vont encore être battus, mais la progression s'essouffle

Depuis les débuts du sport moderne, la performance s'est constamment améliorée. Mais la progression ralentit. «Des modèles mathématiques montrent que d'ici à 2020-2050, la course aux records cessera, relève Bengt Kayser, professeur en sciences du sport à l'Unil. Elle ne peut pas durer, pour des raisons biologiques.» Toutefois, le recrutement s'élargit à de nouvelles populations, le corps humain évolue et les techniques d'entraînement se perfectionnent: autant de facteurs qui devraient ouvrir la voie à de futurs records.

Amateurs loin d'être épargnés

Cinq sportifs suisse ont écopé de suspensions allant de 1 à 8 ans pour violations du règlement antidopage. Le cas le plus lourd concerne un cycliste vétéran récidiviste, suspendu par la chambre disciplinaire de Swiss Olympic après un contrôle positif à la testostérone. Les autres ­affaires concernent un joueur de football américain, un hockey­eur inline, une spor­tive pratiquant le ju-jitsu et un athlète en fauteuil roulant.

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