Actualisé 11.09.2020 à 09:50

Les métissages de la Réunion: entre saveurs et couleurs

L'île de l'océan Indien est le carrefour de civilisations qui vivent en bonne intelligence. Ce département français célèbre sa diversité culturelle à travers un nouveau festival, réunissant des artistes réunionnais.

de
Emmanuel Coissy
11.9.2020

Sur le littoral de Saint-Paul, une foule bigarrée inscrit des milliers de messages sur un mur d’ardoise: un prénom, un cœur, un message de paix, en créole, en français ou dans une autre langue de l’océan Indien. L’installation éphémère, accessible à tous dans cette ville de la côte ouest, a été créée par un artiste local dans le cadre du festival Réunion Métis dont la première édition s'est tenue le dernier week-end de septembre. La manifestation célèbre un idéal social vers lequel tend le département d’outre-mer, carrefour des civilisations. «Ici, c’est la France. Ici, c’est l’Europe», répètent à l’envi ces citoyens vivant à 10'000 kilomètres de Paris.

Emmanuel Coissy

Durant les trois soirées du festival, le ciel était balayé par des spots, les eaux, infestées de requins bouledogues à cet endroit, étaient parsemées de lanternes, de l’electro se répandait dans les rues. Des plasticiens de toute sorte (graffeurs, performeurs), des musiciens et des danseurs ont démontré qu’ils s’inscrivaient dans un mouvement contemporain, mettant de côté le maloya et les autres expressions folkloriques auxquels le touriste est généralement confronté.

Survol de Saint-Gilles et du lagon.

Survol de Saint-Gilles et du lagon.

Emmanuel Coissy
La baignade est interdite en dehors des lagons à cause des requins.

La baignade est interdite en dehors des lagons à cause des requins.

Emmanuel Coissy

Sur cette île, située entre Madagascar et Maurice, vit une population où se mêlent couleurs de peau, religions et nationalités. «Les diverses communautés, des Malgaches, des Comoriens, des Chinois, vivent ici en bonne intelligence», m’indique une enseignante de maternelle que j’ai rencontrée à un atelier culinaire nommé Farfar Kréol. Celui-ci est organisé, à Sainte-Suzanne, par son mari, Jacky. Madame est blanche, monsieur a la peau mate. Il parle avec l’aplomb d’un titi parisien dont l’accent trahit une enfance tropicale.

La vente des noix de coco au marché.

La vente des noix de coco au marché.

Emmanuel Coissy

Avec Jacky, je parcours dès 8 heures le marché forain du Chaudron, à Sainte-Clotilde. Grâce aux connaissances du chef, je découvre la diversité des fruits, des légumes, des plantes et des poissons exotiques dont certaines variétés n’existent qu’à la Réunion. Après les courses, je me joins aux participants pour préparer des plats typiques. La gastronomie créole est savoureuse. Métissée, elle fusionne les influences est-africaine, française, indienne et chinoise.

Emmanuel Coissy
Emmanuel Coissy

Au menu, ce dimanche-là: carry de coq au palmiste* (ragoût de coq au cœur de palmier), gratin de songe, samoussas de jaque (fruit du jaquier) boucané (fumé), achard (julienne de légumes) dakatine (pâte d’arachide au piment), brèdes* (légumes feuilles) sautées. Les apprentis cuisiniers que nous sommes extraient à la main le jus sucré de la canne. Nous l’allongeons avec du rhum blanc. Cette eau-de-vie est étroitement liée à l’art de vivre local. On parle même de rhum arrangé quand on fait macérer des fruits ou des épices pour l’aromatiser. L’assistance trinque en se souhaitant: «Santé, bonheur!»

Les ingrédients du cours de cuisine réunionnaise.

Les ingrédients du cours de cuisine réunionnaise.

Emmanuel Coissy
Le carry de poisson, une spécialité locale.

Le carry de poisson, une spécialité locale.

Emmanuel Coissy

Un ingénieur, âgé de 30 ans, assis à côté de moi, me dit qu’il est un «malbar», «c’est-à-dire un hindou à la peau foncée et aux cheveux raides». Pour des raisons confessionnelles, il ne mange pas de bœuf. Il déguste, sous mes yeux ébahis, les pattes du coq qui ont mijoté 2 heures dans le curcuma avec les autres morceaux de la volaille. «Je retire juste les ongles, m’assure-t-il. La chair est cartilagineuse.» Il m’explique en même temps la manière dont les Réunionnais se qualifient entre eux.

Ainsi, les «cafres» sont les Malgaches ou les Français descendants des Africains. Les «zarabs», eux, sont les musulmans, les «chinois» sont originaires de Chine et les «zoreys» sont les blancs venus de métropole. Après le repas, la maîtresse d’école me raconte que cette appellation daterait de l’époque où les propriétaires terriens portaient un collier d’oreilles sur le buste. Celles-ci étaient coupées par les chasseurs d’esclaves qui mutilaient les fugitifs quand ils étaient rattrapés. Légende ou vérité? Qu’importe. Aujourd’hui, la Réunion a tourné la page. Les heures sombres de son histoire sont derrière elle et elle se façonne un avenir indissociable de celui de la république française.

La mosquée Attyaboul Massâdjid, à Saint-Pierre.

La mosquée Attyaboul Massâdjid, à Saint-Pierre.

Emmanuel Coissy

Toutes les villes et de nombreuses communes portent le nom d’un saint chrétien. Preuve de la ferveur de la foi, un vol direct Saint-Denis – Lourdes est assuré par Air Austral. Les 360 pèlerins sont vêtus de blanc, la plupart des femmes portent un béret. Catholiques, musulmans, hindous et bouddhistes vivent leur foi en respectant celle d’autrui. Par exemple, au beau milieu de Saint-Pierre, le muezzin de la mosquée Attyaboul Massâdjid appelle à la prière. Dans cette cité commerçante du sud-ouest, la pratique n’offusque personne. À deux rues du minaret, un chat se faufile dans le temple tamoul Maha Karly, lui aussi très fréquenté lors des services. Un peu plus loin, s’élève le temple Guan di, grande pagode chinoise restaurée en 2017.

Le temple tamoul Maha Karly, à Saint-Pierre.

Le temple tamoul Maha Karly, à Saint-Pierre.

Emmanuel Coissy

Ces sites sacrés, je les découvre en me promenant un samedi après-midi. Il fait 28°C, l’hiver austral touche à sa fin. Les gens vont chez le coiffeur et font du shopping. Sur la plage, les promeneurs mangent des glaces parfums goyavier* (goyave de Chine), mangue-curcuma, rhum-banane. Des familles font une grillade les pieds dans le sable. Un peu plus loin, quelques nuages s’amoncellent sur les montagnes au bas desquelles s’étendent des champs de canne à sucre. Il fera nuit à 18h30.

Le bus interurbain longe le littoral.

Le bus interurbain longe le littoral.

Emmanuel Coissy

Ce jour-là, peu avant le crépuscule, je monte dans un des bus interurbains de couleur jaune (2 euros le ticket, avec le wifi et des ports USB à bord) qui longent le littoral. C’est un excellent moyen d’admirer le coucher du soleil et de côtoyer la population, composée de gens charmants, parfois hauts en couleur. On discute aimablement quand, soudain, j’entends un vieux monsieur frapper cinq fois dans ses mains. À défaut de presser sur un bouton, c’est un signal qu’il adresse au chauffeur pour lui demander de s’arrêter à la prochaine station. La pratique est courante à la Réunion.

*Mots réunionnais.

Le cirque de Mafate.

Le cirque de Mafate.

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