Mexique - Les «puits sacrés» mayas souillés par les déjections des porcs
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MexiqueLes «puits sacrés» mayas souillés par les déjections des porcs

Des habitants de la péninsule du Yucatan affirment que certaines exploitations porcines déversent directement les déchets non traités dans la jungle.

Les excréments et les urines des porcs élevés dans les exploitations de la région se déversent dans les sols et les eaux.

Les excréments et les urines des porcs élevés dans les exploitations de la région se déversent dans les sols et les eaux.

AFP

Avant leur christianisation, les Mayas les appelaient «puits sacrés». Les «cénotes», des bassins d’eau cristalline creusés dans des cavernes au Mexique, sont aujourd’hui menacés par une pollution inattendue: les déjections de milliers de porcs d’élevage.

Plusieurs de ces gouffres formés à la suite d’affaissements de terrain, sont remplis d’une eau douce qui se déverse dans la mer des Caraïbes par une multitude de canaux ou de failles. On en trouve un grand nombre en pleine jungle maya, dans la péninsule du Yucatan (nord-est), très prisée des touristes.

Les «cénotes» sont des bassins d’eau cristalline creusés dans des cavernes au Mexique.

Les «cénotes» sont des bassins d’eau cristalline creusés dans des cavernes au Mexique.

AFP

Mais c’est aussi dans cette région que se sont installées des exploitations d’élevage de porcs dont les excréments et les urines se déversent dans les sols et les eaux de la région. Un rapport Greenpeace de 2020 en a répertorié 257 en tout, dont seulement 22 ont vérifié leur impact sur l’environnement.

«Une passoire»

Des habitants des villages de Homun, Sitilpech, Kinchil et Chapab, dans la péninsule, affirment que certaines fermes, installées dans des zones difficiles d’accès, déversent directement les déchets porcins non traités dans la jungle. À cette pollution, qui met en danger les «cénotes», s’ajoutent des odeurs pestilentielles qui contribuent au mécontentement croissant des autochtones mayas.

Au cœur de la luxuriante végétation tropicale, Doroteo Hau, un des 7500 habitants du village de Homun, descend des marches en bois qui mènent vers un «cénote». Ce guide, qui vit du tourisme depuis plusieurs années, ne peut réprimer sa colère.

La région que Dieu nous a donnée ressemble à une passoire. Toute l’eau des environs dégouline dans les cénotes.

Doroteo

«La région que Dieu nous a donnée ressemble à une passoire. Toute l’eau des environs dégouline dans les cénotes. Les porcs vont tout détruire», déplore Doroteo, 62 ans, la peau burinée. «Ma, ka’anano’on», ajoute-t-il en maya, ce qui signifie «Nous n’en pouvons plus!» Il dit avoir monté avec des voisins l’organisation Kanan Ts’ono’ot (Gardiens des cénotes) pour tenter de préserver les lieux.

En mai dernier, les villageois ont réussi à faire confirmer par la Cour suprême la suspension d’une exploitation porcine de plus de 45’000 têtes au nord-ouest de Homun. Mais, comme cela arrive parfois au Mexique, un doute subsiste quant à la mise en application de cette décision.

Les touristes ne viendront plus si les mauvaises odeurs se maintiennent à ce niveau.

Jesus Dzul, chauffeur de taxi pour touristes

«Les touristes ne viendront plus si les mauvaises odeurs se maintiennent à ce niveau», se lamente Jesus Dzul, chauffeur de taxi pour touristes. Avec ses «cénotes», ses plages et ses sites archéologiques, la péninsule du Yucatan est une attraction touristique majeure au Mexique, un secteur qui contribue à l’économie du pays à hauteur de 8,7% du PIB.

«Nous prendrons des machettes»

Si cette pollution se poursuit, Doroteo se dit prêt à «prendre des machettes» car «nous devons protéger nos ressources naturelles!» Le village de Sitilpech côtoie une ferme à moins de deux kilomètres, qui, selon ses habitants, génère de mauvaises odeurs. Ils ont récemment demandé aux tribunaux de la fermer.

«La puanteur est trop forte (…) on ne peut pas respirer», se plaint Teodorita Rejon, 71 ans, avec un geste de dégoût. Elle est venue manifester contre la présence de la ferme. Parmi les manifestants qui crient «Fermes dehors», une femme brandit un gros cochon en plastique rose.

Parmi les manifestants qui crient «Fermes dehors», une femme brandit un gros cochon en plastique rose.

Parmi les manifestants qui crient «Fermes dehors», une femme brandit un gros cochon en plastique rose.

AFP

«Nous sommes menacés par ceux qui travaillent dans les fermes. Ils sont payés pour nous décourager», affirme Yolanda Chi à San Fernando en montrant du doigt des hommes ivres qui l’insultent. D’autres villageois s’approchent. Aujourd’hui, ils doivent se prononcer par mini-référendum pour le maintien ou la fermeture des fermes d’élevage porcin.

«Parmi les échantillons que nous avons prélevés dans les cénotes et les puits proches des fermes, tous dépassaient le seuil sanitaire», explique un expert local Viridiana Lázaro.

Le Programme des Nations Unies pour le développement a également analysé l’eau de la région et a constaté «une forte contamination», a déclaré son représentant au Yucatan, Xavier Moya. Selon M. Moya, «une partie est imputable aux fermes car (les échantillons) présentent des coliformes fécaux, des traces d’antibiotiques qui ne proviennent pas de l’agriculture ou des déchets urbains».

«Nous ne contaminons rien»

«Nous ne contaminons rien», se défend pour sa part Alberto Alfonso, directeur de la production du Grupo Porcicola Mexcano Keken, le plus grand éleveur de porcs du Yucatan, en montrant un bassin de purification des eaux usées près de Chapab.

De 2010 à 2020, la production mexicaine de porc est passée de 1’174’581 à 1’652’362 tonnes, en raison de la chute de l’industrie chinoise due à la grippe porcine, selon le gouvernement mexicain, qui prévoit une remontée de 40’000 tonnes de plus d’ici 2021. La Chine et le Japon sont les principaux destinataires du porc mexicain.

(AFP)

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