Actualisé 06.07.2020 à 04:30

Birmanie

Les rescapés de la mine de jade rêvent toujours de fortune

Alors que le bilan du terrible glissement de terrain, jeudi, se monte déjà à 174 morts et des dizaines de disparus, ceux qui ont eu la vie sauve ont bien l’intention de retourner creuser.

Des volontaires évacuent un des 174 cadavres retrouvés après le glissement de terrain meurtrier qui a frappé une mine de jade, jeudi.

Des volontaires évacuent un des 174 cadavres retrouvés après le glissement de terrain meurtrier qui a frappé une mine de jade, jeudi.

AFP

«Si je trouve une belle pierre, je deviendrai un «boss»: Zaw Lwin, rescapé de la pire catastrophe minière en Birmanie, a décidé de continuer à gratter la montagne à la recherche du précieux jade, la tête toujours pleine de rêves de fortune.

Après le glissement de terrain meurtrier qui a fait, jeudi, plus de 170 victimes, «je n'ai aucune envie de redescendre dans la vallée», raconte le jeune homme de 29 ans. Mais «je ne vais pas abandonner. Si je trouve une belle pierre, je deviendrai Law Pan», le patron d'une équipe de mineurs à qui est reversé habituellement la moitié des bénéfices.

Zaw a fui la misère des plaines du centre de la Birmanie il y a trois ans dans l'espoir que la pierre verte, symbole de prospérité, transformerait sa vie et celle de sa famille. Destination: le canton d'Hpakant, dans le nord du pays, non loin de la frontière chinoise, épicentre de l'opaque industrie du jade.

«Mes vêtements ont été arrachés»

Jeudi, au petit matin, il a gagné la mine à ciel ouvert de Hwekha avec quatre proches, dont son ami Than Naing. «Il avait eu une vision, il disait que ce serait notre jour de chance», raconte Zaw. Mais les cinq hommes n'ont pas eu le temps de commencer à creuser. Sous la pression de fortes pluies, habituelles en cette période de mousson, un amas de roche s'est détaché et est tombé dans un lac, provoquant des vagues d'eau et de boue qui ont submergé les mineurs.

«Mes vêtements ont été arrachés. J'avais la sensation d'étouffer quand, soudain, j'ai été projeté sur la rive», décrit le jeune homme, qui explique comment il a pu s'en sortir. Deux de ses amis, dont celui qui était sûr que ce serait leur jour de chance, n'ont pas survécu.

Bilan provisoire: 174 corps retrouvés, 54 blessés et des dizaines de disparus, des témoins ayant fait état de la présence de quelque 300 mineurs ce matin-là.

Vendredi et samedi, plusieurs dizaines de victimes ont été enterrées dans des fosses communes. Les recherches se poursuivaient dimanche, mais les espoirs sont minces de retrouver des survivants. Les autorités ont annoncé l'ouverture d'une enquête.

Il doit sa survie à un cadavre

Sai Ko, lui, est parvenu à regagner la rive accroché à un cadavre. Il rêvait de gagner suffisamment d'argent pour que «son fils devienne moine». La catastrophe a brisé son élan. «C'est très difficile. On travaille 10 jours de suite. On risque sa vie pour pas grand-chose: il est rare de trouver des pierres d'une valeur supérieure à 14 dollars.»

Mais on espère toujours «devenir riche» car dans les boutiques clinquantes de Pékin ou de Hong Kong, le jade, symbole de vertu, se revend très cher. Alors, «on en oublie le danger».

Sai Ko, un des survivants de la catastrophe.

Sai Ko, un des survivants de la catastrophe.

AFP

Les glissements de terrain sont fréquents dans le canton reculé d'Hpakant, une région aux allures de paysage lunaire tant elle a été exploitée par les grands groupes miniers, au mépris de l'environnement. Pour freiner cette exploitation sans limite, le gouvernement birman a imposé un moratoire sur les nouvelles licences minières en 2016 et interdit aux compagnies d'exploiter des surfaces de plus de deux hectares.

Depuis, beaucoup de grandes mines ont fermé et ne sont plus surveillées. Alors de nombreux mineurs indépendants opèrent quasi clandestinement dans ces sites laissés à l'abandon par les pelleteuses.

«Il disait qu’il dormirait après»

Malgré les accidents fréquents, Than Naing rêvait de mettre la main sur des morceaux «oubliés» dans les tas de remblais. «Il disait qu'il allait trouver une belle pierre et qu'après il dormirait quatre ou cinq jours», soupire Htar Htar Myint, sa jeune veuve.

La Birmanie vend chaque année plusieurs dizaines de milliards d'euros de jade sur le marché mondial, mais seule une petite partie arrive dans les caisses de l'Etat.

Ce trafic opaque aide à financer les deux côtés d'une guerre civile qui dure depuis plusieurs décennies entre des insurgés de l'ethnie kachin et les militaires birmans.

Au milieu, les mineurs se sentent délaissés. Pan Ei Phyu, épouse de Sai Ko a décidé de renoncer: «on rentre chez nous (...) tant pis si on n'a plus de quoi manger».

(AFP)

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