Climat: montée des eaux - Les salins d’Hyères font sauter les digues et laissent faire
Publié

Climat: montée des eauxLes salins d’Hyères font sauter les digues et laissent faire

Les Vieux-Salins d'Hyères, dernière zone humide entre la Camargue et l'Italie, ont fait sauter 2 km de rochers artificiels et choisi de laisser la mer faire. Une plage s'est redessinée et tout un écosystème avec.

Un défi ambitieux, sachant qu’une telle renaturation est impensable sur la plus grande partie du littoral bétonné de la Côte d’Azur  (image d’archives).

Un défi ambitieux, sachant qu’une telle renaturation est impensable sur la plus grande partie du littoral bétonné de la Côte d’Azur (image d’archives).

AFP

Sur la touristique Côte d’Azur, les Vieux-Salins d’Hyères, dernière zone humide entre la Camargue et l’Italie, ont fait sauter deux kilomètres de rochers artificiels et choisi de laisser la mer faire. Très vite, une plage s’est redessinée et tout un écosystème avec. Ce projet de «renaturation», baptisé Adapto, est expérimenté dans neuf autres sites en France afin de trouver des solutions fondées sur la nature pour s’adapter au changement climatique, un des thèmes du congrès mondial de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN) qui se tient à Marseille jusqu’au 11 septembre.

Dans cette station balnéaire ultratouristique du Sud-Est de la France connue pour ses joyaux insulaires de Porquerolles et Port-Cros, il n’a pas été simple d’expliquer qu’il vaudrait mieux laisser la mer monter naturellement. Pourtant, le constat était sans appel: ces digues rocheuses construites par l’ancien propriétaire, la Compagnie des salins du midi, n’ont pas empêché les eaux de gagner 30 mètres en 20 ans. Pire, la plage avait totalement disparu. A terme, c’est toute la mosaïque de bassins de 365 hectares, située légèrement sous le niveau de la mer, qui était menacée.

«A chaque tempête hivernale, le trait de côte reculait. Mais la compagnie avait un réflexe de propriétaire foncier en construisant cette carapace dure pour ne pas perdre de mètres carrés», raconte Guirec Queffeulou, responsable de la gestion des milieux aquatiques et zones humides à la métropole de Toulon Provence Méditerranée, qui gère aujourd’hui le site.

La plage, barrière naturelle

Après des années d’études, des milliers de tonnes de rochers ont donc été retirées en 2019 et 2020. «En douceur, parce qu’il ne fallait pas abîmer la barrière de protection naturelle d’herbiers de posidonie --une plante méditerranéenne-- à quelques mètres de la côte», raconte Richard Baréty, du Conservatoire du littoral, organisme public français propriétaire du site depuis vingt ans.

En quelques mois, la nature a repris ses droits: une large plage est réapparue ainsi qu’une petite dune méditerranéenne. Des banquettes de posidonie morte se sont formées sur le sable. Autant d’outils naturels de lutte contre l’érosion.

Ce site, qui est un réel tampon de régulation climatique entre la mer et les terres, a pourtant failli disparaître, comme celui tout proche de la Presqu’île de Giens, quand la production de sel, remontant au Moyen-Age, a pris fin en 1995. Car l’ex-propriétaire souhaitait le vendre au prix fort et des projets de marinas ou maisons sur pilotis étaient dans les cartons. Le Conservatoire du littoral a dû aller jusqu’à l’expropriation pour l’en empêcher.

Au XXe siècle, la moitié des zones humides méditerranéennes a disparu, selon le Réseau Medwet, qui souligne que ces dernières étaient alors «perçues comme des endroits remplis d’insectes porteurs de maladies (...) ou considérées comme sans importance ou comme des terres en jachères» devant être drainées.

Impensable en zone urbaine

Pourtant, avec la «renaturation» des Vieux-Salins d’Hyères, «l’interface entre la zone humide et la plage fait que la biodiversité est décuplée», s’émerveille Richard Baréty. Plus de 300 espèces d’oiseaux y sont aujourd’hui répertoriées, attirées sur leur route migratoire par la nourriture – invertébrés/poissons - qui prolifère dans ces eaux très salées, explique Norbert Chardon, responsable de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) dans le Var, en marge d’une balade ornithologique matinale.

Tous espèrent que le rétablissement de cette dynamique sédimentaire ralentisse la montée de la mer: «On remarque déjà que les creux au bord de la plage s’estompent moins vite», assure Guirec Queffeulou. Des souches de pins d’Alep morts sur la plage témoignent toutefois de la poursuite de la montée de l’eau. La disparition de la pinède littorale est rapide et difficile à accepter pour la population. Les tamaris qui apparaissent et ne craignent pas d’avoir leurs racines dans l’eau salée ne sont pas aussi populaires.

A terme, la mer pourrait aussi ponctuellement passer par-dessus les bassins, venant perturber l’alimentation hydraulique spécifique du site. Si cette hypothèse a longtemps été la principale crainte, certains pensent désormais que cela pourrait amener des nutriments marins, boostant davantage la biodiversité.

Ces Vieux-Salins ont un rôle pédagogique à jouer face au changement climatique, «mais en douceur, sans faire peur aux populations», explique Norbert Chardon. Un défi ambitieux, sachant qu’une telle renaturation est impensable sur la plus grande partie du littoral bétonné de la Côte d’Azur, où vivent des milliers de personnes qui observent, impuissantes, la mer gagnant inéluctablement du terrain.

La nature pour lutter contre les catastrophes naturelles

Comment lutter efficacement contre les catastrophes naturelles sans précédent qui frappent la planète, alimentées par les activités humaines? En se servant de «solutions fondées sur la nature», souvent plus efficaces que l’ingénierie ou la technologie, prône l’Union internationale pour la conservation de la nature, l’UICN.

Au cours de l’histoire, «nous avons créé de plus en plus de systèmes pour répondre à nos besoins» en alimentation, logement ou déplacement, «très axés sur des solutions technologiques», constate Radhika Murti, directrice du programme «gestion des écosystèmes mondiaux» de l’UICN.

Mais «l’ingénierie ne sera plus suffisante face à des désastres qui vont devenir de plus en plus importants» avec le changement climatique et la destruction du vivant. Nous devons «regarder les solutions déjà existantes dans la nature, pour travailler avec elle plutôt que contre elle», poursuit la spécialiste.

«Impossible d’avoir uniquement des solutions vertes»

Le concept des solutions fondées sur la nature, apparu à la fin des années 2000, est aujourd’hui porté par des ONG comme WWF, des banques publiques comme l’Agence française de développement (AFD), et intéresse des collectivités, des Etats et des acteurs du secteur privé.

Face aux crues d’une rivière, plutôt que de multiplier les digues, il vaut mieux s’assurer que le lit du cours d’eau est assez profond et que des espaces sont prévus pour que l’eau puisse déborder sans créer de dégâts, et veiller à ce que l’on ne construise pas trop près, expliquent les défenseurs du concept. Ces solutions sont aussi souvent moins coûteuses que de lourdes infrastructures ou des réponses technologiques, tout en étant plus flexibles, assurent-ils.

L’idée est de protéger la nature, de la restaurer et de la gérer durablement pour répondre aux besoins humains, «tout en permettant des bénéfices économiques, sociaux et environnementaux», explique l’AFD. Il ne s’agit pas de stopper tout développement, c’est simplement une autre façon d’agir, assure Radhika Murti.

En 2020, l’UICN a défini les standards pour ces solutions fondées sur la nature, avec huit critères à remplir. Cette approche n’exclut pas le recours aux infrastructures construites par l’homme. «Nous vivons dans un monde avec tant d’infrastructures qu’il est impossible d’avoir uniquement des solutions vertes», indique Radhika Murti.

Ces solutions nécessitent en revanche de mettre autour de la table de nombreux acteurs de différents domaines, ce qui peut compliquer la donne. «Personne ne peut mettre en place (tout seul) une solution fondée sur la nature, il y a tellement de pièces de puzzle à assembler», ajoute la responsable de l’UICN.

(AFP)

Ton opinion

4 commentaires