Les Yawns, des «bobos» à la sauce américaine

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Les Yawns, des «bobos» à la sauce américaine

Ils sont jeunes, ont de l'argent mais mènent une vie volontairement frugale et se soucient bien davantage de leur «empreinte carbone» que de porter des vêtements de marque.

Les «Yawns», sorte de «bobos» écolos, constituent une nouvelle catégorie sociale émergente aux Etats-Unis.

Ils conduisent des voitures hybrides -quand ils conduisent- et font leurs courses dans des commerces de proximité. Et quel que soit le montant de leurs revenus, ils ont décidé de vivre en-dessous de leurs moyens pour limiter leur impact sur l'environnement.

Le terme «Yawn», acronyme de «Young and Wealthy but Normal» («jeunes et riches mais normaux»), a été inventé par le «Sunday Telegraph of London», qui a noté qu'un nombre croissant de jeunes Britanniques aisés se montraient socialement responsables, préoccupés par l'environnement et consacraient une part plus importante de leur argent à des oeuvres de bienfaisance qu'à consommer.

Pas bling-bling pour deux sous, les Yawns ont pourtant de l'influence et de grands et nobles rêves: ces hommes et femmes entre 20 et 50 ans veulent rien moins que changer le monde et sauver la planète.

Sean Blagsvedt, 32 ans, a quitté Seattle pour l'Inde en 2004 pour participer à la création de la branche locale du département recherche de Microsoft. Emu par le sort des enfants indiens mendiant dans la rue, il a quitté le géant de l'informatique pour lancer deux sites de réseaux, babajob.com et babalife.com, afin de mettre en relation l'immense réservoir de travailleurs potentiels indiens avec des employeurs à la recherche de main-d'oeuvre. Son objectif: réduire la pauvreté.

Il vit au siège de babajob à Bangalore, un appartement de 280 mètres carrés où résident également sa mère et son beau-père et qui accueille chaque jour 15 employés. «Je suis heureux», dit-il. «C'est super de faire quelque chose dans lequel vous croyez.»

Certains viennent de l'univers des hautes technologies, mais les Yawns peuvent apparaître dans tous les milieux. Ils sont issus d'un mouvement mondial plus large et grandissant dont les valeurs fondamentales sont le respect de l'environnement et la responsabilité sociale.

L'essor des Yawns n'a rien de surprenant, selon le sociologue David Grusky, de l'université de Stanford, qui explique que la société a tendance à suivre des cycles: ainsi, après les hippies, une réaction matérialiste a suivi avec l'avènement des Yuppies. La question du réchauffement climatique et la crainte du terrorisme renforcent l'intérêt pour des idéaux qui sont ceux des Yawns au détriment des valeurs matérialistes, ajoute-t-il.

Cela permet de mieux comprendre le succès de la Journée de la Terre ou encore celui du site communautaire freecycle.org, où l'on offre des objets gratuitement, qui est passé en cinq ans d'une dizaine de membres à Tucson (Arizona) à un réseau de 3.000 villes dans 80 pays.

Selon Deron Beal, son fondateur, le site compte aujourd'hui quatre millions de membres et en gagne 20.000 à 50.000 chaque semaine. «Les gens ont de nombreuses motivations pour le 'freecycling'», contraction de «free» (gratuit) et «recycling» (recyclage). «Mais la principale est environnementale: réutiliser et recycler plutôt que de contribuer à créer plus de déchets», ajoute-t-il.

Le phénomène serait-il lié également à un ras-le-bol de la consommation? C'est ce que pense Pam Danziger, une spécialiste des habitudes de consommation. «Les Américains ont beaucoup acheté ces dix dernières années. Nos armoires sont pleines, nos greniers sont pleins, nos garages sont pleins. Ca suffit!», résume-t-elle.

Rik Wehbring, 37 ans, un millionnaire qui a fait fortune dans les nouvelles technologies, a décidé de se contenter de vivre avec 50.000 dollars (32.000 euros) par an. C'est bien moins que ce qu'il pourrait dépenser à San Francisco, où son loyer absorbe 40% du revenu qu'il s'auto-attribue. Il n'a pas la télévision, son baladeur mp3 coûte 20 dollars (13 euros) et «marche très bien», précise-t-il, et il possède une Toyota Prius, voiture hybride essence-électricité.

M. Wehbring achète l'essentiel de son alimentation sur des marchés à des paysans locaux, laisse la plus grande partie de sa fortune à des organisations de défense de l'environnement et donne pour des causes qu'il considère justes. Et il cherche quotidiennement à limiter ses émissions de carbone.

Brad Marshland, 44 ans, le mari d'une cousine de M. Wehbring, est un cinéaste à succès qui vit près de Berkeley (Californie). Avec sa femme et leurs deux fils de 10 et 12 ans, ils font sécher leurs vêtements sur une corde à linge, font pousser eux-mêmes leurs légumes et achètent ce dont ils ont besoin dans des vide-greniers et des magasins d'articles d'occasion, qui semblent être pour les Yawns ce que Gap était pour les Yuppies.

M. Marshland compense «l'empreinte carbone» de la famille -les émissions de CO2 qu'elle produit, en gros, la quantité d'énergie qu'elle utilise- en versant de l'argent en ligne à des organisations de défense de l'environnement. (ap)

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