Covid à Genève: Derrière les bus caillassés, l’ombre du virus qui rend fou

Publié

Covid à GenèveDerrière les bus caillassés, l’ombre du virus qui rend fou

Plusieurs véhicules TPG ont été vandalisés fin janvier. Les magistrats des communes concernées y voient le signe des effets délétères des restrictions sanitaires sur la jeunesse.

par
Jérôme Faas

L’un des bus caillassés le 24 janvier dernier à Versoix a été sévèrement endommagé.

Tik Tok

Le bus a été méthodiquement caillassé, ses vitres latérales et frontale éclatées. Cet épisode navrant survenu le 24 janvier dernier en soirée à Versoix (GE), et qui a touché trois véhicules de la ligne 50, s’inscrit dans un complexe de faits plus large. D’autres déprédations se sont produites à la même période: du 21 au 24, des voitures de police ont été prises pour cible dans cette commune. Le 25, un abri des TPG a été saccagé à Genthod. Le 27, des boules de neige remplies de cailloux ont été lancées sur un bus de la ligne 52. Le 30, un véhicule de la ligne 57 a été caillassé à l’arrêt Vernier-école. Les TPG font état d’épisodes similaires à Lancy et Carouge.

Et en faisant un point de situation, on constate que les pompiers, eux aussi, ont été pris pour cible cette année: jet d’extincteur au Lignon, tirs de feux d’artifice à la Servette et à Versoix. Bref, sans raison apparente, la fréquence des actes violents visant des représentants de l’Etat ou de services publics paraît s’accélérer. Les pompiers et les TPG l’observent, la police aussi, via son porte-parole Alexandre Brahier. Il fait état, dans plusieurs quartiers du canton, d’accueils à coups de tirs de feux d’artifice, de cailloux, de bouteilles en verre ou de canettes pleines. «Dix plaintes au total ont été déposées en 2020 pour du vandalisme sur des véhicules de police.» Halloween 2018 lui paraît être le point de départ d’une escalade. «Les jeunes s’inspirent de ce qui se fait dans les banlieues françaises, de certains clips de rap où sont visibles de plus en plus d’armes et de scènes de trafic de stupéfiants.»

Les 15-20 ans inquiètent

Ce phénomène s’explique de multiples façons, mais la crise du Covid y joue un rôle prépondérant, analyse Yann Boggio, secrétaire général de la FASe (Fondation pour l’animation socioculturelle), qui chapeaute notamment les maisons de quartier et les travailleurs sociaux hors murs. Il évoque d’abord un «phénomène de reproduction de ce que l’on voit régulièrement sur les réseaux sociaux», et «un univers culturel très orienté vers la France», où se multiplient ce genre de scènes. Au-delà de cette problématique, il souligne surtout l’impact des actuelles restrictions sanitaires sur la situation globale de la jeunesse.

«On parle des difficultés rencontrées par les étudiants, mais c’est pire pour le niveau secondaire II. Je me fais beaucoup de souci pour les 15-20 ans. Alors que Genève est déjà le plus mauvais élève de la Suisse pour les amener à un diplôme, nous allons nous retrouver avec un nombre conséquent de jeunes qui sont en voie d’abandonner leur parcours de formation. Ils sont soumis à une oisiveté contrainte et à une impossibilité de se projeter. Les travailleurs sociaux sont débordés de demandes d’appui.» Yann Boggio juge par ailleurs que l’attitude de ces adolescents n’est pas assez valorisée. «Je trouve qu’en réalité, vu la situation, ils sont dans leur grande majorité particulièrement calmes.»

Les élus des communes concernées par les faits précités rejoignent son appréciation. Ornella Enhas, conseillère administrative PS de Versoix, se déclare «très surprise» par les derniers événements. «On travaille beaucoup sur la prévention. Mais la situation ôte aux jeunes toutes les possibilités de se rencontrer, comme la patinoire que l’on n’a pas eu le droit d’ouvrir au public, ce que je regrette. C’est compliqué pour eux, la situation est extrêmement difficile, tendue. Ils ont beaucoup de contraintes et pas d’espace.»

«Génération sacrifiée»

Salima Moyard, conseillère administrative PS de Lancy, fait aussi un lien entre contexte sanitaire et violences. «Les gens sont mal dans leur peau. Si les personnes sont déjà fragiles et en manque de repères, le bouchon pète. Et si on ferme les écoles et qu’on leur supprime toute activité, on sacrifie une génération, qui est peut-être déjà sacrifiée. Ces jeunes sont déjà devant les écrans, désocialisés. Avant, on essayait de les ramener à la vraie vie. Mais là, la vraie vie, c’est de continuer à s’enfermer. C’est complètement destructeur. On s’intéresse juste à l’aspect sanitaire mais les impacts sociaux de ce qu’on est en train de faire vivre aux jeunes sont incommensurables. Et en effet, globalement, ils ne font pas trop parler d’eux. J’aurais pu imaginer qu’ils se rebellent davantage.»

Le fait «d’une ultra-minorité»

Maire PS de Vernier, Martin Staub observe aussi «une augmentation de la tension dans l’espace public, le seul qui reste quand vous gardez tout le monde à l’intérieur.» La tension provient d’ailleurs de tous les bords. «Nous recevons des plaintes pour nuisances parce que des enfants font du bruit à 18 heures.» S’il juge «inadmissibles» les débordements relatés, qui sont «des délits», il relève qu’ils sont le fait «d’une ultra-minorité. Sur près de 8000 mineurs à Vernier, seuls une douzaine posent de réels problèmes. L’immense majorité est très respectueuse, mais il leur faut des lieux de rassemblement et des perspectives.»

Les TPG interloqués

Les TPG confirment la récente série d’actes de vandalisme, et «constatent que l’on dépasse le cadre des incivilités pour basculer dans les comportements délictuels condamnés par le droit suisse». Si le chiffrage précis des dégâts est inconnu, ils indiquent que les trois véhicules caillassés sur la ligne 50 ont été «fortement endommagés». Aucun blessé n’est à déplorer mais une plainte pénale a été déposée. «Nous déplorons vivement ces pratiques gratuites et dangereuses. Nous sommes préoccupés, car des événements similaires ont eu lieu ailleurs sur le réseau, commente leur porte-parole François Mutter. Nous ne comprenons pas la nature de ces incidents, car les bus visés sont engagés dans une mission de service public destinée à l’ensemble de la population.»

Policiers en difficulté

A la suite des caillassages de voitures de police survenus du 21 au 24 janvier dans le quartier de la Pelotière à Versoix, la police s’est rendue sur place le 28 «pour marquer une présence dissuasive», explique Alexandre Brahier. Voyant un individu rebrousser chemin, une interpellation a été décidée. L’homme a été menotté. «Dix à douze individus sont alors venus des parkings, nous ont encerclés et ont tenté de nous intimider en nous intimant l’ordre de le relâcher. L’ambiance était très tendue. Les jeunes se sont saisis de pierres et de branches d’arbre. Nous avons du faire usage du spray pour nous dégager.»

Ton opinion