Actualisé 11.05.2019 à 07:37

«Déradicalisation» en Chine«Ma femme est devenue une véritable étrangère»

Des marchands pakistanais ont retrouvé leurs épouses ouïghoures, internées plus d'un an dans des camps destinés à combattre la radicalisation islamique. Elles n'étaient plus vraiment les mêmes.

Leurs épouses ouïghoures avaient disparu il y a plus d'un an dans des camps chinois destinés à combattre la radicalisation islamique: elles ont été récemment libérées mais en sont revenues transformées, selon leurs maris pakistanais qui s'avouent désemparés.

Ces femmes musulmanes originaires de la région du Xinjiang, au nombre d'une quarantaine et mariées à des négociants du Pakistan voisin, étaient internées dans le cadre d'un vaste programme controversé de déradicalisation mené par Pékin.

Elles en ont été libérées ces derniers mois à condition qu'elles démontrent leur «capacité d'adaptation à la société chinoise», par exemple en mangeant du porc ou en buvant de l'alcool, ont raconté neuf maris à l'AFP. Elles restent en outre sous observation des autorités chinoises pendant trois mois. Un mari sous couvert d'anonymat complète qu'en cas «d'inadaptation», sa femme «sera renvoyée».

Sa femme «est devenue une véritable étrangère», se plaint-il, ajoutant que lorsqu'il l'interroge sur son changement de comportement, «elle ne dit pas un mot». Un autre négociant spécialisé dans le commerce de pierres, qui lui aussi a retrouvé sa femme récemment au Xinjiang, dit avoir vécu une expérience similaire. «Le pire, c'était son silence», souligne-t-il. Et «elle soupçonne tout le monde, ses parents, sa famille, même moi». Les sept autres marchands interviewés par l'AFP ont tous fait part d'expériences similaires.

«Centres de formation professionnelle»

Près d'un million de citoyens chinois, dont des Ouïghours et des membres d'autres ethnies musulmanes, sont ou ont été détenus dans des camps de rééducation de la région, selon des experts cités par l'ONU. La Chine assure qu'il s'agit de «centres de formation professionnelle» destinés à renforcer l'employabilité des habitants et à les éloigner de toute radicalisation islamiste.

Alors que le programme d'internement chinois fait l'objet de vives critiques dans le monde, la «majorité» des épouses ont à présent été libérées, indique Faiz Ullah Faraq, un porte-parole du gouvernement de la province pakistanaise du Gilgit-Baltistan, frontalière du Xinjiang.

«Il y avait environ 43 femmes (...) et on nous a dit que la plupart d'entre elles ont été libérées», confirme l'avocat Javed Hussain. Aucune explication officielle n'a été fournie. Toutes sont mariées à des hommes d'affaires pakistanais qui retournent chaque année dans leur pays d'origine pour faire du négoce, tandis qu'elles restent au Xinjiang.

«Propagande occidentale»

Le ministère chinois des Affaires étrangères s'est refusé à tout commentaire. Un porte-parole de la diplomatie pakistanaise n'a pas répondu à une requête de l'AFP.

Le numéro deux de l'ambassade chinoise à Islamabad, Lijian Zhao, s'est lui insurgé dans une interview à la chaîne pakistanaise HUM News contre ce qu'il a qualifié de «propagande occidentale contre la Chine».

«Ils essaient de créer des différends entre la Chine et le Pakistan, et d'autres pays musulmans», a-t-il accusé, soulignant que le Xinjiang compte «plus de 24'000 mosquées». Quant aux «centres éducatifs», ils sont destinés «aux gens dont la façon de penser a été affectée par les extrémistes, (l'idéologie) terroriste», a-t-il assuré.

Sensible aux pressions

Maya Wang, de Human Rights Watch, note que son organisation a eu vent de personnes libérées des camps et se trouvant désormais sous résidence surveillée ou très restreintes dans leurs déplacements. Selon elle, «ces libérations pourraient indiquer que le gouvernement chinois se montre de plus en plus sensible à l'attention et aux pressions internationales croissantes au sujet de ses graves abus au Xinjiang.»

Une telle pression est d'autant plus délicate quand elle provient de pays comme le Pakistan, que la Chine considère comme un proche allié face à Washington et à d'autres puissances. Le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo avait qualifié fin mars «d'hypocrisie honteuse» la politique de Pékin au Xinjiang.

Ces dernières années, Pékin a nettement renforcé ses relations avec Islamabad, investissant des dizaines de milliards de dollars dans de vastes projets d'infrastructures dans le cadre de ce qui a été baptisé le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC).

Critiques malvenues

La Chine «ne peut pas se permettre de voir les critiques internationales de sa politique au Xinjiang s'étendre dans le monde musulman, surtout au Pakistan», souligne M. Leibold.

De son côté, le Pakistan, qui met volontiers en avant sa relation proche avec son puissant voisin, se montre réticent à le critiquer. «Pour parler franchement, je ne suis pas très au courant», bottait en touche en mars le Premier ministre pakistanais Imran Khan, interrogé à ce sujet par le Financial Times.

(ats)

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