Metavers: le nouveau terrain de jeu des agresseurs sexuels

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Réalité virtuelle Métavers: le nouveau terrain de jeu des agresseurs sexuels


Une chercheuse américaine a déclaré avoir été violée dans le Métavers de Facebook. Ce monde virtuel, qui permet de goûter aux frissons d'une vie sans contrainte, ouvre également la porte à un nouveau genre de dérives. 

par
Belén Aquiso
C’est quoi le Métavers?

On en entend parler tous les jours mais souvent sans tout comprendre. Le concept est encore flou, entre fantasmes et mythes futuristes, voilà en quelques mots ce qu’est le Métavers. 

«On m’a entraînée dans une pièce pour que je puisse être prise par derrière». En juin dernier, une jeune femme de 21 ans a déclaré qu’elle avait subi un viol dans le Métavers de Facebook. Dans le cadre d’une étude, cette chercheuse explorait le Meta Horizon Worlds. Elle raconte qu’après une heure de jeu, un groupe d’avatars l’a entraînée dans une pièce pour se frotter à elle. Pendant que plusieurs autres utilisateurs profitaient du spectacle. La jeune femme travaille pour l’ONG américaine SumOfUs. A la suite de ces tests, ils ont, sans surprise, publié un rapport qui fustige la nouvelle plateforme du roi de Facebook. D’après l’organisation, les comportements suivants sont fréquents sur le Meta Horizon Worlds: le tripotage virtuel, le viol collectif, les commentaires sexuels, homophobes et racistes.

Attouchements virtuels pourtant bien réels

«Le harcèlement sexuel est déjà quelque chose de grave en ligne, mais la réalité virtuelle ajoute de l’intensité. J’ai été tripotée pendant que d’autres personnes encourageaient ce comportement, ils m’ont fait me sentir très isolée», a déclaré la chercheuse. Ses attouchements virtuels, elle les a aussi ressentis dans la «vraie vie», à travers ses manettes de jeu, qui vibraient dès qu’un avatar s’approchait d’elle.

Les services de modération du Métavers de Facebook se sont défendus en expliquant que la jeune femme n’avait pas activé les «dispositifs de sécurité». Notamment une «bulle de sécurité» permettant de tenir à distance les autres utilisateurs. La chercheuse a répondu qu’elle avait désactivé cette option pour les besoins de son étude. Elle raconte: «Une partie de mon cerveau était en mode: c’est quoi ce bordel? Tandis que l’autre se répétait que ce n’était pas mon vrai corps».  Nous avons demandé l’avis d’une dizaine de joueuses de jeux vidéo. Aux yeux de ces femmes, les dispositifs de sécurité mis en place par Meta (groupe Facebook) sont insuffisants et ne renvoient pas le bon signal. Puisque c’est à la victime de réagir pour éviter ces comportements et non à l’agresseur de retenir ses pulsions.

Des pulsions toujours plus obscènes

Morgana, gameuse romande, n’était pas surprise à l’évocation de ce cas de viol virtuel. Selon elle, le Métavers va inévitablement ouvrir la porte à davantage de violence et permettre aux joueurs d’assouvir des pulsions toujours plus obscènes. Morgana a déjà été violemment insultée pendant des parties de jeux, les «j’espère que tu vas te faire violer sale p***» sont presque devenus banals. «Aujourd’hui, si tu es une femme qui joue aux jeux vidéo et que tu n’as jamais été molestée, on peut dire que tu as eu de la chance», raconte la Vaudoise.

Les plateformes de rencontres virtuelles ont toujours dû faire face à des cas de violences sexuelles. En 2021, une testeuse anglaise avait révélé au média «The Verge», que pendant une partie de jeu, quatre avatars masculins avaient essayé de la toucher et lui avaient ordonné de se masturber. En 2016, une joueuse américaine avait vécu une agression similaire sur le jeu QuiVr. Un avatar l’avait poursuivie et avait passé sa main vers son entrejambe avant de commencer à se frotter à elle. «Cela semblait vraiment réel. Je n’ai pas tenu trois minutes sur le jeu», avait révélé à l’époque la jeune femme.

Plus de la moitié des joueuses préfèrent dissimuler leur genre pour se protéger.

Plus de la moitié des joueuses préfèrent dissimuler leur genre pour se protéger.

@Pexels

L’année dernière, une étude réalisée par un cabinet de consulting américain a révélé que 59 % des femmes qui jouent en ligne préfèrent dissimuler leur genre, pour pouvoir être tranquilles, sans craindre des comportements ou remarques déplacées.

En 2021, la police vaudoise a enregistré 150 infractions de l’ordre du cyberdélit sexuel (pornographie interdite, grooming, sextorsion et le live streaming). En revanche, ils n’ont reçu aucune plainte concernant des agressions sexuelles dans le Métavers. Certaines infractions virtuelles sont transposables dans la réalité et peuvent être jugées comme n’importe quel crime. C’est notamment le cas de la diffamation, puisque sa définition juridique reste la même en ligne que dans la vraie vie. Or ce n’est pas le cas du viol, considéré juridiquement comme tel seulement lorsqu’il y a eu pénétration péno-vaginale sous contrainte.

Ces nouvelles technologies vont réveiller les instincts et pas que les plus nobles

Nicolas Capt, avocat

Toutefois, d’après Nicolas Capt, avocat genevois spécialisé en droit numérique : «On ne peut pas exclure que ces actes aient des conséquences sur le psychique. Mais si on venait me voir pour un cas pareil, je ne pourrais pas faire grand-chose. C’est trop tôt et le flou autour de ces questions juridiques va sans doute régner pendant un bon moment».

Le Métavers risque bien de poser des problèmes d’application du droit. Puisque pour l’heure, il n’existe pas de convention internationale qui règle l’aspect juridique des infractions commises en ligne. Pour Me Capt, il faudrait en ériger une et ce sans trop tarder, car certains avatars vont sûrement, à un moment ou un autre, dépasser les bornes: «Le Métavers sera beaucoup plus immersif que tout ce qu’on a connu jusqu’à maintenant. Les problèmes de violence qu’on retrouve déjà dans les jeux vidéo vont probablement exploser. Ces nouvelles technologies vont réveiller les instincts et pas que les plus nobles».

La première image de l'avatar de Mark Zuckerberg dans Horizon Worlds, le Métavers de Facebook

La première image de l'avatar de Mark Zuckerberg dans Horizon Worlds, le Métavers de Facebook

@Meta

Pour Léa, une Vaudoise passionnée de technologie numérique, un viol, même virtuel, reste un viol. «Quand ton personnage meurt dans un jeu, tu n’as pas toi-même l’impression de mourir parce que c’est commun. Mais tu ne joues pas pour te faire violer, c’est inadmissible. Et l’impact mental n’est pas négligeable», explique-t-elle avant de citer le cas d’une amie dont la dépression a duré plusieurs mois à la suite d’insultes à caractère sexuel en ligne. «Pas besoin d’être mentalement instable pour être ébranlé par une action virtuelle, personne n’est à l’abri», souligne Léa.

Les joueurs hommes que nous avons entendus n’ont pas le même discours. Vadim passionné du monde virtuel, ne comprend pas la notion de viol en ligne. «Moi je n’y crois pas, il te faut deux clics pour éteindre ton ordinateur et tout arrêter», explique-t-il. Toutefois, il estime que le Métavers risque d’attirer une portion de la population dont l’objectif sera principalement de faire du mal. Si Vadim ne pense pas que les crimes du Métavers seront punis un jour dans la vie réelle, il imagine plutôt une police virtuelle chargée de faire respecter l’ordre.

Nouveaux types de victimes

Cette forme de violence, qui va potentiellement croître avec le développement de plateformes numériques, interroge quant à l’apparition de nouveaux types de victimes. Véritable star sur le réseau social TikTok, le psychologue Julien Borloz estime que les outils pour prendre en charge des personnes agressées virtuellement restent les mêmes. «Je travaille avec ce que le ou la patiente ressent, donc pour moi c’est la même chose. Les événements sont virtuels, mais ça ne veut pas dire qu'ils ne nous affectent pas ou qu'on ne peut pas les traiter», explique le Lausannois.

Une partie des utilisateurs présents sur ces plateformes numériques font partie d'une communauté. Ils se sont créé une véritable identité qui facilite les liens sociaux mais qui explique aussi la douleur qu’une agression virtuelle peut causer d’après Laetitia Bochud, directrice de Virtual Switzerland. Son association promeut et encourage le développement et l’adoption des réalités étendues* en Suisse. La spécialiste est également d’avis que les personnes harcelées dans le Métavers doivent être considérées comme de réelles victimes, mais elle relativise: «La virtualité fait peur aux gens mais elle est aussi magnifique, elle permet une ouverture d’esprit qui est bien plus tolérante que celle qu’on a dans la vie de tous les jours. Il y a encore du travail à faire, surtout au niveau des bases légales, mais il ne faut pas démoniser le concept.»

*terme qui comprend les réalités augmentées, mixtes et virtuelles, une des bases du Métavers

Beaucoup de gens utilisent ces plateformes numériques avant tout pour tisser des liens.

Beaucoup de gens utilisent ces plateformes numériques avant tout pour tisser des liens.

@Pexels

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