Géothermie: «Nous devons avoir le courage d'investir»

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Géothermie«Nous devons avoir le courage d'investir»

Malgré les échecs récents, le professeur de l'École polytechnique fédérale de Zurich Domenico Giardini reste convaincu que la géothermie peut contribuer de façon décisive au tournant énergétique.

par
Pascal Michel
Des tests ont été menés à St-Gall. Ils n'ont pas été concluants.

Des tests ont été menés à St-Gall. Ils n'ont pas été concluants.

photo: Keystone/Walter Bieri

Monsieur Giardini, vous faites la promotion de la technologie géothermique en Suisse. Jusqu'à présent, les forages effectués à Saint-Gall et à Bâle ont été un flop: de petits tremblements de terre se sont produits. La géothermie souffre-t- elle maintenant d'un problème d'image?

Ces deux tentatives infructueuses ont probablement amené la population à considérer l'énergie géothermique comme une technologie plutôt dangereuse. Cependant, tout ce qui a lieu dans le sol comporte des risques. En Suisse, nation par excellence des constructeurs de tunnels, c'est un fait bien connu. Et les petits tremblements de terre ne constituent absolument rien d'extraordinaire sur notre territoire. Cela dit, les cas de Bâle et de Saint-Gall nous ont beaucoup appris.

Qu'est-ce qui a mal tourné à Saint-Gall et à Bâle?

Il était trop tôt pour appliquer une technologie qui n'en était encore qu'au stade expérimental. Il aurait été souhaitable de procéder dans un premier temps à des tests de forage exploratoires dans une zone peu peuplée. Les exemples le montrent encore: la société n'est pas encore prête à accepter, en plus des chances qu'elle nous offre, les risques liés à l'énergie géothermique. Cependant, le courant qui à l'avenir arrivera chez chacun d'entre nous par l'intermédiaire de la prise devra provenir de sources renouvelables.

Qu'est-ce qui provoque la crainte des forages en profondeur au sein de la population?

Contrairement à ce qui se passe avec les travaux de construction à la surface, nous ne savons souvent pas beaucoup de choses sur ce qui nous attend dans les profondeurs du sous-sol. Le risque de tremblements de terre génère facilement un peu de panique chez les gens.

Selon la stratégie énergétique de la Confédération, l'énergie géothermique devra couvrir 7% des besoins en électricité en 2050. Les esprits les plus critiques qualifient ces projections d'utopiques.

Je suis convaincu que nous pouvons atteindre cet objectif. Le mix énergétique (bouquet énergétique) de l'avenir sera très différent de l'actuel. Pour assurer la sécurité de l'approvisionnement, nous devons augmenter la proportion des énergies renouvelables. Et aussi la part de celles qui, comme la géothermie, produisent une électricité en ruban constante – ce que font aujourd'hui les centrales nucléaires. La question est de savoir si la société est prête à mettre à disposition le capital nécessaire à la production d'électricité géothermique.

Nous voici donc arrivés à un point crucial: l'électricité d'origine géothermique est encore loin d'être compétitive du point de vue financier.

Je pense qu'il est faux de prétendre maintenant déjà que le prix ne baissera jamais au point de devenir raisonnable et, par conséquent, de considérer comme inutiles les investissements réalisés en faveur de cette technologie. S'il y a un consensus pour sortir progressivement de la dépendance à l'égard de l'atome, il faut aussi une volonté d'investir dans l'électricité propre du futur. Bien sûr, on peut dire que le prix est le seul facteur à prendre en considération. Mais on devrait alors miser sur l'électricité produite avec du charbon bon marché.

Comment comptez-vous atteindre votre objectif?

D'autres projets pilotes sont nécessaires en Suisse et en Europe pour que nous comprenions précisément ce qui se passe sous la surface terrestre lors des forages. L'année prochaine, on fera une nouvelle tentative dans le Jura. À partir de 2025, quand la phase de test comprenant au minimum trois essais pilotes sera terminée, nous saurons plus précisément si ces technologies sont vraiment sans danger pour la Suisse et nous connaîtrons le coût de production d'un kilowattheure de courant géothermique.

Plus tard, on pourrait chaque année introduire dans le réseau 20 mégawatts par installation de géothermie et d'ici à 2050 atteindre l'objectif de 7% de courant d'origine géothermique – pour autant que les citoyens soient d'accord d'être exposés au risque que tout cela implique et de supporter les coûts de leur facture d'électricité. En Europe, il faudrait environ un millier de centrales géothermiques pour produire 5% de l'électricité nécessaire. Cela est faisable.

Un millier d'installations en Europe, voilà qui semble très ambitieux…

Pas nécessairement. Prenons comme exemple le trend du gaz de schiste en Amérique: quand la technologie est devenue rentable, pas moins de 180'000 installations ont vu le jour en cinq ans.

Ce boom est toutefois plutôt imputable au fait que les entreprises ont vu là une possibilité de faire de juteuses affaires. Au contraire, avec l'énergie géothermique, il semble impossible d'amasser de l'argent dans un proche avenir.

Bien sûr, vous avez raison. En Suisse, nous devons forer jusqu'à 5 kilomètres de profondeur pour trouver les températures nécessaires à la production d'électricité. Pour l'instant, cela coûte encore cher. Mais nous devons cesser de faire une fixation sur la question du prix, très actuelle. Je le répète: si je veux pouvoir acheter en 2050 du courant généré dans notre pays et non pas de l'électricité produite à partir de ressources fossiles, les possibilités sont peu nombreuses. Nous devons avoir le courage d'investir dans les nouvelles technologies.

Un autre problème. Dans quelques communes, certaines technologies comme la fracturation (fracking) sont interdites. Est-ce un obstacle majeur à la production d'origine géothermique?

Je ne le pense pas. La fracturation hydraulique (fracking) est interdite principalement en raison des produits chimiques qui sont utilisés dans ce processus, et non à cause des forages de puits géothermiques. Je peux comprendre le scepticisme ambiant à l'égard des forages en profondeur. Mais nous devons être conscients d'une chose: même le sous-sol est une réserve que nous pouvons utiliser. Nous construisons les meilleurs tunnels du monde, je suis donc convaincu que nous allons trouver des endroits où nous pourrons utiliser judicieusement la technologie géothermique.

Domenico Giardini est professeur de sismologie et de géodynamique à l'EPFZ. Il dirige également le Swiss Competence Center For Energy Research.

Voici comment fonctionne la géothermie

La géothermie peut produire de l'électricité ou de l'eau chaude. Pour ce faire, on utilise la chaleur qui se trouve à une profondeur de plusieurs kilomètres. Ce que l'on appelle la méthode hydrothermale consiste à percer pour trouver de l'eau chaude d'origine naturelle qui pourra être utilisée directement ou convertie en électricité à l'aide d'une turbine à vapeur. Avec la méthode pétrothermale, on casse la roche et on pompe de l'eau. Cela produit une sorte de chauffe-eau. En outre, la géothermie peut également servir d'accumulateur pour l'énergie excédentaire générée en été, par exemple par les systèmes photovoltaïques.

L'Energy Challenge 2016 est une campagne nationale lancée par Suisse énergie et l'Office fédéral de l'énergie. Elle traite des sujets liés à l'efficience énergétique et aux énergies renouvelables. En tant que partenaire média, «20 minutes» se penchera sur la thématique durant six mois avec des graphiques, des reportages et des interviews.

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