Euro - «Nous vivons ici dans une dictature»
Publié

Euro«Nous vivons ici dans une dictature»

Au détour d’un reportage qui n’avait rien à voir avec le sujet, un Azéri a tenu à faire passer un message au reste du monde quant à la vie qu’il mène, lui et ses compatriotes, dans un pays qui accueille pourtant l’Euro 2020.

par
Robin Carrel
(Bakou)
L’herbe est bien verte à Bakou. Avant que l’on ne creuse un peu.

L’herbe est bien verte à Bakou. Avant que l’on ne creuse un peu.

DR

LAzerbaïdjan est un pays peu commun. Sa capitale, Bakou, est impressionnante de beautés, de contrastes et de richesses. Son histoire, entre l’islam et l’époque soviétique, est fascinante également. Il y a aussi l’architecture ancienne et récente , les parcs… En plus, en lespace de quelques jours, le pouvoir local sest payé quatre matches de lEuro 2020 et un Grand Prix de Formule 1. Sans lésiner sur les moyens, comme quand il sétait agi de construire en huit mois limmense Crystal Hall pour accueillir l'Eurovision en 2012. Et là, on ne parle même pas du «greenwashing» au pays du sans-plomb à 50 centimes le litre.

La ville est pleine de propagande.

La ville est pleine de propagande.

Puisque la Suisse est sur place pour disputer deux matches de ce championnat dEurope éclaté dans onze pays, javais pensé à faire comme lors de la Coupe du monde 2018 en Russie et vous présenter les caractéristiques les plus notables de la cité bakinoise: son architecture simplement hallucinante et ses musées divers et très variés, par exemple (dont celui des livres miniatures!).

Javais pensé aussi commencer la visite guidée par les parcs de la ville – propres comme le quartier des banques de Zurich à tel point que c’en est devenu louche –, et cest là que tout a été chamboulé. Pas parce qu’ils sont incroyables ils le sont , mais parce que les faits et une personne m’ont fait virer de bord.

Le panorama est tout de même exceptionnel.

Le panorama est tout de même exceptionnel.

DR

Nallez pas croire que je me la joue, mais en une dizaine dannées de journalisme, jai vécu quelques moments forts, très forts, ou particuliers. Ces trucs qui marquent à vie. Une finale des JO de hockey, une demi-finale dEuro à Marseille (gagnée par la France), une finale de Coupe du monde de football (gagnée par la France), un titre dune équipe lausannoise dans lélite suisse de hockey ou de foot Ah non, ça pas, pardon.

Des événements sportifs donc, mais aussi des grands moments dhumanité, comme quand on avait lancé un fan-club de léquipe de Suisse à Moscou avec des autochtones. Ça donnait du sens à ce métier qui évolue chaque jour. Eh bien croyez-le ou non, mais jai sans doute vécu ce mercredi 9 juin 2021 l’instant le plus important de ma carrière de journaliste et je dois absolument vous le conter.

Entre les visites de nombreux parcs pour en faire le reportage dont je vous parlais plus haut, un peu par hasard, on a fini par tomber, avec un ami photographe, sur un des rares endroits de la capitale azérie encore «intact». Un petit coin de verdure entre deux quartiers en mutation, qui a gardé son authenticité et qui na pas été remplacé par de grands ensembles comme le reste de cette ville fascinante de plus de deux millions d’habitants. Lendroit idéal pour commander un kebab et boire un Pepsi.

Une certaine culture foot quand même.

Une certaine culture foot quand même.

DR

Sauf que dès quon séloigne des beaux quartiers dans le coin, pas grand monde ne pipe mot à langlais et commander une boisson pétillante et de quoi se sustenter a été un sacerdoce assez rigolo. Les Azéris locaux ont fini par venir à cinq ou six autour de nous, dont des clients en sus des employés, pour quon finisse par réussir à passer commande via le traducteur automatique du téléphone portable dun de nos nouveaux amis. Le tout dans lhilarité générale, bien entendu. Mais ce n’est qu’à la fin du repas que ma vision de la vie a un poil changé.

Alors que mon collègue prenait des photos d’autres clients en train de s’engueuler lors d’une partie de dominos endiablée, quelqu’un est venu vers moi. Il a regardé à droite, il a regardé à gauche, il a fait bien attention… Nous étions tout de même dans le seul no mans land à des hectomètres à la ronde, mais là, il a pris ses précautions pour me tendre son téléphone portable, l’air moyennement rassuré. Il y avait inscrit un texte (en azéri, traduit via Google Translate, comme nous l’avions fait pour commander un Pepsi) qui restera à jamais dans ma mémoire.

«Merci d’être venu nous parler comme à des êtres humains. Pourriez-vous, quand vous rentrerez chez vous, dans votre pays, dire à tous vos amis et à un maximum de personnes, que nous vivons ici dans une dictature. Que le peuple ne compte pour rien. Que des gens sont envoyés à la guerre, mais que ce n’est pas en notre nom. Ne croyez jamais ce que vous lisez sur notre pays. Les vrais gens du peuple ne pensent jamais des choses pareilles. Les vrais Azéris, c’est le peuple. Pas les politiciens.»

L’œil de Moscou… euh… de Bakou.

L’œil de Moscou… euh… de Bakou.

Il ne savait pas que j’étais journaliste, mais j’espère que le message est tout de même passé et que vous serez beaucoup à lire ceci. Je ne vais pas vous dire son prénom, ni trop bien situer l’endroit où j’ai croisé mon nouvel ami. Je m’en veux d’ailleurs de lui avoir donné ma carte, parce qu’on n’est jamais à l’abri que, s’il m’envoie un jour un mail, il finisse par être repéré par d’éventuels services secrets et embêté pour avoir été juste honnête, gentil et humain avec moi.

Des collègues de la télévision suisse alémanique ont déjà été contrôlés par des policiers en civil pour avoir filmé en ville, avant d’être sauvés par leur accréditation. Je n’aurais jamais pensé écrire ça un jour… J’espère juste que mon visa pour revenir pour la partie contre la Turquie le 20 juin, après le match entre l’Italie et la Suisse le 16 juin à Rome, sera validé après ce papier. On devient vite parano dans le coin…

Ton opinion

32 commentaires