Actualisé 01.10.2019 à 11:28

GenèveNuit «étrange» et «plutôt cool» dans les rues en ville

L'extinction de l'éclairage public, jeudi soir, a plongé les Genevois dans un monde «étrange», qui semble leur avoir plu. Reportage.

de
David Ramseyer

Alors que la pénombre s'installe peu à peu dans le parc Bertrand, les yeux de Peter Sullivan scintillent: «C'est une occasion unique, on espère voir la Voie lactée depuis la ville! Bon, il y a des nuages, mais on reste optimiste». Derrière lui, d'autres membres de la Société d'astronomie de Genève ont monté trois télescopes amateurs et installé des transats sur la pelouse. Les arbres environnants étouffent la lueur des appartements, alors que les silhouettes des réverbères s'estompent dans cette nuit sans éclairage public, à laquelle 149 communes du Grand Genève ont participé ce jeudi soir - dont toutes celles du canton.

En redescendant à travers les allées huppées du quartier des Tranchées, près de la Vieille-Ville, les rues obscures semblent happer les voitures qui s'y engouffrent. En contre-bas, aux abords d'Uni-Bastions, un étudiant enfourche son vélo. L'absence relative de lumière donne à l'atmosphère «une part d'étrange, ressent Noé. Je trouve cela plutôt cool». Soline et Louis, qui passent par là, acquiescent. «C'est assez stylé! Même si cela ne donne pas forcément envie de traverser le parc». Celui-ci crée un trou noir dans le paysage, où brillent cependant quelques écrans de smartphone. Mais aussi les bougies que des joueurs d'échec ont disposées autour de la zone de jeu, à l'entrée coté place Neuve. Au restaurant des Bastions, où travaille Estelle, «des clients étrangers nous ont demandé ce qui se passait. Moi je trouve ça impressionnant, mais aussi très beau, très apaisant».

Un peu de légèreté

Calme et plénitude? Des impressions qui reviennent régulièrement dans la bouche des dizaines de personnes interrogées ce jeudi soir. «On a un sentiment de légèreté, on profite mieux de la nuit, on lève davantage la tête au ciel. C'est un beau moment! sourit un couple, sur la plaine de Plainpalais. Le truc, cependant, c'est de faire plus attention en traversant la route. Avec la pénombre, les piétons sont forcément beaucoup moins visibles. Mais du coup, on est aussi plus attentif au trafic.» Sur un banc, quatre copines d'une vingtaine d'années évoquent «une convivialité» plus marquée que d'habitude. «Par contre, pas facile de manger, on y voit pas grand chose».

Dans la rue de l'Ecole de Médecine - l'une des plus animées de la ville - les terrasses sont pleines, mais pas éclairées. Il règne une certaine intimité qui ne déplaît pas à Primaldo et Luca. «C'est plus paisible, on aime bien». Le premier regrette cependant que les magasins n'aient pas joué le jeu, en laissant leurs vitrines allumées. Le second avoue être venu en vélo... sans phare, ni catadioptre, ni bande réfléchissante sur les vêtements. «C'était chaud...», souffle-t-il. Malheureusement, force est de constater qu'il était loin d'être le seul à rouler aussi imprudemment, jeudi soir.

Prostituées pas contentes

Au bord du lac, deux Sud-Africains sirotent un cocktail. Ils sont tout surpris d'apprendre que l'éclairage public ne fonctionne pas. «On pensait que c'était toujours comme ça». Cela n'empêche pas une Australienne en goguette dans le Jardin Anglais de regretter que les lieux, vaguement éclairés par les néons criards du restaurant de la Potinière, ne soient pas plus sombres. «Il fallait faire quelques chose de plus fort pour cette nuit spéciale. Je pensais qu'il y aurait plus de bougies. Je dois être une super romantique», rigole-t-elle. Un romantisme dont fait cependant preuve une jeune maman originaire des Emirats. «Comme ça, le lac est très joli, très calme. J'aime beaucoup. »

Gaillardes septuagénaires, Anne-Marie et Mireille viennent de sortir de leur cours de chant. Elles ne font pas grand cas des lampadaires en veilleuse. «C'est très bien pour limiter la pollution lumineuse», clame la première. «Heu... oui, mais bon, ça dépend dans quel coin on éteint les lumières», rétorque la seconde. Tout, près, Antonio est sorti de sa pizzeria sur la rue de la Servette, qui a fait le plein comme d'habitude, pour observer de lui-même le phénomène. «C'est assez spécial, hein?, remarque-il. Mais pourquoi rallumer à minuit?»

Pourquoi? «Mais parce ça ne va pas du tout! D'habitude, à cette heure (ndlr: environ 23h) j'ai déjà fait trois clients. Et là, rien, pas un seul!» Sandra, comme les autres travailleuses du sexe sur les trottoirs du quartier chaud des Pâquis, déteste que les lampadaires restent en berne. «Je dois aguicher les gens, me montrer. Mais ce soir, ils ne me voient pas.» Une autre femme, au coin de la rue, exprime aussi ses craintes. «Vous savez, d'habitude on voit venir les hommes, on peut juger de quel genre de type il s'agit. Mais dans ces conditions, c'est impossible.»

Cela l'est redevenu à minuit. Autour de la rade, les loupiotes se rallument, les rues blanchissent sous l'effet des ampoules revenues à la vie. Les yeux des passants clignotent devant tant de lumière d'un coup. Et Genève est parti se coucher.

Sécurité: "Rien de particulier à signaler"

L'absence d'éclairage public faisait craindre à certains une hausse des agressions ou des accidents de la route. Il n'en a rien été, assure ce vendredi matin Jean-Philippe Brandt, porte-parole de la police cantonale: "Nous n'avons pas recensé davantage d'incidents que d'habitude; il n'y a rien de particulier à signaler". Ou plutôt si: l'officier précise ainsi que les patrouilles mobilisées sur les axes sensibles ont constaté que "les gens roulaient moins vite". Les forces de l'ordre se sont aussi à employées à rassurer la population, mais elles n'ont pas été submergées par la tâche. "Nous nous attendions à de nombreux appels à la centrale d'alarme, mais celle-ci n'en a reçu qu'une dizaine liés à l'opération d'hier (ndlr: jeudi)"

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