Cadavre enroulé dans un tapis - «On a dit une prière, et on l’a laissée dans la forêt»
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Cadavre enroulé dans un tapis«On a dit une prière, et on l’a laissée dans la forêt»

Trois hommes sont soupçonnés d’être liés à la mort d’Isabella T., 20 ans, dont le corps a été retrouvé en 2018 dans une forêt en Thurgovie. Ils sont accusés d’atteinte à la paix des morts. Leur procès s’est ouvert lundi.

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Le cadavre d'Isabella T. a été retrouvé dans les bois de Zezikon (TG), fin janvier 2018.

Le cadavre d'Isabella T. a été retrouvé dans les bois de Zezikon (TG), fin janvier 2018.

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La jeune femme serait morte dans l'appartement de J.B., 36 ans. Les enquêteurs excluent l'intervention d'une tierce personne.

La jeune femme serait morte dans l'appartement de J.B., 36 ans. Les enquêteurs excluent l'intervention d'une tierce personne.

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Voici une des dernières photos prises de la jeune femme avant sa disparition, fin novembre 2017. Le cliché aurait été pris dans un club zurichois par J.B.

Voici une des dernières photos prises de la jeune femme avant sa disparition, fin novembre 2017. Le cliché aurait été pris dans un club zurichois par J.B.

DR

Premier jour d’audience au Tribunal de district de Frauenfeld (TG), trois ans après la découverte du cadavre d’Isabella T., 20 ans, dans une forêt à Zezikon (TG). Trois hommes ont été appelés à la barre: J.B., ressortissant néerlandais et principal suspect dans cette affaire, ainsi que deux complices potentiels. C’est au domicile du premier qu’Isabella T. est décédée, d’après les conclusions de l’enquête.

Le cadavre de la jeune femme avait été retrouvé enroulé dans un tapis. Les causes de sa mort n’ayant pas pu être établies avec certitude, les prévenus ne doivent pas répondre des chefs d’accusation de meurtre ni de non-assistance à personne en danger, mais uniquement d’atteinte à la paix des morts.

Dès l’ouverture de l’audience, le Ministère public a requis quatre ans et quatre mois de prison contre le Néerlandais. Ses deux complices risquent des peines de 340 et 250 jours-amende. Deux des prévenus ont exprimé des regrets et ont dit n’avoir aucune implication dans la mort de la jeune femme.

«Chaque jour, je me demande pourquoi j’ai agi ainsi»

L’audience s’est d’abord concentrée sur le principal suspect, J.B., à qui il a été demandé pourquoi il n’avait pas appelé les secours lorsqu’il a découvert le corps inanimé d’Isabella T. chez lui. «Chaque jour, je me pose la question! Je me demande pourquoi j’ai agi ainsi, a assuré l’intéressé. Si je l’avais fait, tout se serait passé différemment.» L’homme ajoute qu’il n’était pas en pleine possession de ses moyens. Il aurait d’abord cru à une crise d’épilepsie de la jeune femme, qui avait d’ailleurs consommé de l’alcool un peu plus tôt. Paniqué, il aurait appelé ses amis à l’aide.

«J’ai fait des erreurs», a concédé J.B., qui se dit conscient d’avoir détruit la famille d’Isabella et affirme être prêt à accepter sa peine. «Par mon comportement, j’ai empêché qu’il y ait un enterrement et un dernier adieu dignes de ce nom. Mais je ne suis pas un tueur. Je ne peux pas revenir en arrière, mais j’aimerais faire mieux. J’aimerais rester en Suisse.»

Devant la Cour, le Néerlandais a expliqué avoir perdu pied en 2017. Il avait quitté l’Espagne pour venir en Suisse en 2012, tandis que sa mère vit à New York et son père aux Antilles. Il a raconté avoir un fils âgé de 6 ans qui habite en Allemagne, pour lequel il doit payer une pension. Il dit ne pas l’avoir vu depuis deux ans et demi. Il a aussi deux autres enfants qui sont à New York.

«Elle avait les lèvres bleues, elle était froide»

De leur côté, les deux complices ont affiché des remords. «J’ai tellement honte, a résumé le premier, âgé de 51 ans. Je sais que j’ai causé du tort, mais mes souvenirs sont flous à présent. Mon thérapeute dit que c’est un mécanisme psychologique de protection. Je suis moi-même père, je ne peux pas m’expliquer mes actes. Je sais que j’étais là, mais je ne me rappelle pas des détails.» Circonstance a priori atténuante pour ce quinquagénaire: il a exprimé des regrets dans une lettre.

L’autre complice, âgé de 39 ans et père de deux adolescents, a décrit plus amplement le jour où les trois hommes ont déplacé le cadavre: «Elle avait les lèvres bleues, elle était froide. C’était trop tard.» L’homme a affirmé qu’il voulait appeler l’ambulance, mais que les deux autres l’en ont fermement dissuadé.

Le trajet en voiture qui a suivi lui a paru interminable, a-t-il raconté devant la Cour, alors qu’il n’a effectivement duré qu’environ cinq minutes. «On a dit une prière, et on l’a laissée là, dans la forêt. On pensait que quelqu’un la trouverait le lendemain. Mais à cause de la neige, ça n’a pas été le cas.» Lui aussi a exprimé des remords: «Je m’en veux énormément. Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à dormir.»

«Parfois ils se lèvent la nuit, croyant entendre leur fille»

Quant aux parents de la défunte, ils sont, encore aujourd’hui, profondément affectés par ce qu’ils ont vécu, a souligné leur avocat: «Ils dorment très mal et sont régulièrement victimes de flash-back. Parfois, ils entendent un bruit de la nuit et se réveillent soudainement, croyant que leur fille rentre à la maison.»

En outre, «le fait que la cause de la mort reste inconnue leur pèse beaucoup. Si les trois prévenus s’étaient comportés différemment, l’enquête aurait pu apporter des réponses.» Pour l’homme de loi, il s’agit d’un cas clair d’atteinte à la paix des morts.

Quiconque se débarrasse d’un cadavre, de nuit, sait très bien ce qu’il fait

L’avocat de la famille d’Isabella T.

La défense de la famille a également pointé du doigt les deux complices supposés de J.B.: «Ils ont joué les innocents depuis le début. Mais quiconque se débarrasse d’un cadavre, de nuit, sait très bien ce qu’il est en train de faire.» L’avocat a réclamé un dédommagement financier pour ses clients, soit 6000 francs payés par J.B. et 3000 francs versés par chacun des deux complices.

Accusé de viol et de détention illicite d’armes

Ce premier jour d’audience aura également été l’occasion, pour la Cour, de revenir sur d’autres chefs d’accusation pesant sur J.B. L’homme est en effet accusé d’avoir frappé, étranglé, menacé et violé une femme qu’il avait rencontrée quelques jours plus tôt dans un bar. Les faits remontent à l’été 2019 et ne sont a priori pas liés à la mort d’Isabella T. Mais J.B. est également soupçonné d’avoir parlé de la mort d’Isabella T. à sa victime, afin de l’intimider. Ce que l’intéressé a fermement démenti, ce lundi au tribunal, tout comme l’accusation de viol.

J.B. a également dû s’expliquer sur sa consommation de cocaïne et la vente de cette drogue à plusieurs personnes. Le suspect a concédé en avoir consommé avec Isabella T. en novembre 2017, ainsi qu’en 2018 avec l’un des deux autres hommes à la barre ce lundi. Pour le reste, il a affirmé ne se souvenir de rien.

Enfin, il a également été reproché au ressortissant néerlandais d’avoir importé illégalement un poignard en Suisse, en provenance d’Allemagne, et de posséder un couteau papillon. L’homme s’est défendu en expliquant qu’il collectionnait ces armes et les gardait toujours chez lui. Il a dit ignorer qu’il devait les faire enregistrer auprès des autorités.

Verdict dans trois semaines

Le procès se poursuivra le 28 mai prochain. Le verdict final devrait être prononcé à l’issue de cette deuxième audience.

(lph)

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