Mondial 2018: On a vécu le succès russe au «Parc de la Victoire»
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Mondial 2018On a vécu le succès russe au «Parc de la Victoire»

La victoire 5-0 de la Sbornaja, des brochettes de viande et un «écran géant» improvisé. Bienvenue dans la vraie Russie.

par
Tim Guillemin
Togliatti
Alyona la timide (à gauche) et Nastya la spontanée, une équipe qui gagne au Parc de la Victoire.

Alyona la timide (à gauche) et Nastya la spontanée, une équipe qui gagne au Parc de la Victoire.

L'homme au polo jaune n'est pas content du tout. Alors qu'on vient gentiment de lui demander son prénom, sa réponse n'est vraiment pas sympathique. «Quelle importance comment je m'appelle?», grogne ce quinquagénaire sans même nous regarder. Il faut dire que «l'homme au polo jaune» a une bonne raison de nous détester. Alors qu'il était tranquillement en train de ne rien faire, une heure avant le début du match entre la Russie et l'Arabie Saoudite, la patronne du bistrot du parc où nous nous trouvions lui a (plutôt sèchement c'est vrai) donné l'ordre d'installer un écran géant pour pouvoir regarder la rencontre. Et, on avoue, c'est de notre faute. Alors, l'homme nous en veut.

A notre décharge, on ne pensait pas provoquer une telle tempête en s'installant sur un banc de cette jolie petite cantine installé en plein milieu du «Parc de la Victoire» de Togliatti, un endroit très vert célébrant le succès face aux troupes nazies en 45. Au milieu du parc trône l'indispensable statue de la victoire et le monument aux morts, comme dans toute ville russe. Juste à côté, des reproductions de tanks sur lesquels grimpent les enfants, comme les petits Suisses montent sur des chevaux ou des automobiles à la Migros ou à la Coop.

C'était donc là que nous avions l'intention de suivre ce premier match de la Coupe du monde, si possible bien sûr. Et ainsi, une heure avant le coup d'envoi, on demande à Galina, l'autoritaire patronne, s'il y a une chance de pouvoir suivre la partie dans le coin, sans nous attendre un seul instant à ce qui allait suivre. Le client étant roi, Galina ordonne alors à «l'homme au polo jaune» de tout faire pour exaucer notre désir, sans rechigner. Un brin gêné, on n'a pas d'autre choix que de s'asseoir à une table et d'attendre, sous le regard noir de notre nouvel ennemi, «invité» à trouver à un rétroprojecteur, une rallonge et un écran dans un délai d'une heure.

L'homme au polo jaune installe l'antenne et l'écran géant

Evidemment, on culpabilise, mais il est difficile de contrarier Galina,qui règne en maîtresse sur les lieux. Elle a plusieurs très jeunes employées sous ses ordres, mais les filles sont là pour amener la nourriture, nettoyer les tables et les débarrasser, c'est tout. L'argent transite uniquement par les mains de Galina. Les pourboires aussi. Si un client est assis depuis plus de 30 secondes et qu'aucune des filles n'est allée lui demander ce qu'il voulait, alors Galina sort de sa cahute et exprime son mécontentement d'une manière qui lui vaudrait probablement en Suisse un passage aux prud'hommes pour maltraitance d'employés.

Aliona et Nastya, les deux adorables jeunes serveuses, préfèrent en sourire. Nastya, la blonde, la plus rigolarde et spontanée des deux, confirme: «La patronne, c'est la patronne. Elle a raison d'agir comme ça. Elle veut que tout soit bien comme il faut et c'est vrai qu'il ne faut pas faire attendre le client.» Aliona est plus timide et se méfie un peu de nos questions. On essaie de la rassurer sur nos intentions, mais une fois de plus, la compréhension n'est pas aisée tant notre niveau de russe équivaut à peu près à celui de la défense de l'Arabie Saoudite... et que la population de Togliatti ne parle pas un mot d'anglais. Et quand on dit «pas un mot», c'est vraiment «pas un mot». On tente alors notre plus beau sourire, mais il en faut visiblement beaucoup plus pour mettre Aliona en confiance (et on la comprend un peu).

Galina, l'intransigeante patronne.

On continue donc la discussion avec la joviale Nastya pendant que «l'homme au polo jaune» continue de nous détester en essayant d'orienter son antenne pour capter MatchTV, le diffuseur officiel de la compétition. Cinq minutes avant le début du match, miracle, voilà le signal en provenance de Luzhniki. Nastya applaudit des deux mains, tandis qu'on va féliciter le valeureux technicien, espérant remonter un peu dans son estime d'une amicale tape sur l'épaule. On y croyait sincèrement, mais évidemment, on n'a récolté qu'un très humiliant mépris. Dix secondes plus tard, il n'était plus là. Mais l'antenne était bien installée, l'écran de fortune fixé au mur et la Russie prête à marquer le premier but.

Les 5 buts du match

Le 1er but du Mondial est russe

14.06.2018 Mondial 2018. Russie - Arabie Saoudite. Match d'ouverture. Le Russe Youri Gazinsky premier buteur du Mondial-2018

La Russie double la mise

14.06.2018 Mondial 2018. Russie - Arabie Saoudite. Match d'ouverture. (2-0)

La Russie triple la mise

14.06.2018 Mondial 2018. Russie - Arabie Saoudite. Match d'ouverture. (3-0)

L'extérieur magistral de Cheryshev

14.06.2018 Mondial 2018. Russie - Arabie Saoudite. Match d'ouverture. (4-0)

La Russie s'envole avec un 5e but

14.06.2018 Mondial 2018. Russie - Arabie Saoudite. Match d'ouverture. (5-0)

Galina avait visiblement envie de nous faire plaisir et la rusée Nastya a tout compris à la psychologie de sa patronne, puisqu'elle profite du peu de clients dans le parc pendant le match pour regarder la partie à côté de nous. La maîtresse des lieux, prise au piège, n'ose pas trop lui dire d'aller travailler, mais on sent bien que ça la démange. Après vingt minutes de jeu, un couple arrive et se pose à une table. Alyona est à la cuisine. Nastya, les yeux rivés sur l'écran, ne voit rien. On tente de la prévenir, mais trop tard: un signe de la main discret mais ferme et le regard noir de Galina font comprendre à la jeune fille qu'il est temps de penser à autre chose qu'au football.

A l'écran, la Russie brille. 5-0, score final. Dès la fin du match, «l'homme au polo jaune» surgit d'on ne sait pas trop où et vient démonter son installation. On demande à Galina si les prochains matches seront aussi retransmis, vu qu'on a tout de même apprécié notre début de soirée, que ses brochettes de viande sont délicieuses et que le Parc de la Victoire n'est pas trop loin de notre hôtel. Galina approuve. On n'a pas osé tourner la tête vers «l'homme au polo jaune», mais on a senti son regard tellement glacial dans notre dos qu'on a pris froid. Tant pis, on reviendra quand même.

Les chachliks, ces impeccables brochettes de viande à 200 roubles (3,40 francs).

Une victoire dans l'anonymat

Des Moscovites nous avaient pourtant assuré la veille que, si la Russie gagnait pour le match d'ouverture la Coupe du monde, on allait voir ce qu'on allait voir. Un succès face à l'Arabie Saoudite allait lancer les hostilités et les Russes montreraient enfin leur passion du football, ou à tout le moins celui pour leur équipe nationale. Au final, à part quelques supporters sortant des bars et d'autres encore un peu plus plus «heureux» rentrant du Luzhniki ou de la Fan-Zone sise juste de l'autre côté de la Moscova, il n'était pas aisé de deviner que la troupe de Stanislav Cherchesov l'avait emporté 5-0 comme à la parade. Le trafic habituel continuait de s'écouler comme si de rien n'était, sans le moindre klaxon ni drapeau aux fenêtres des voitures. Et dire que la Russie n'avait pas gagné un match de Coupe du monde depuis 16 ans..

Robin Carrel, Moscou

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