Actualisé 29.12.2014 à 10:05

Genève«On est tout simplement une famille recomposée»

Le canton de Genève manque de familles d'accueil. Deux mamans racontent leur histoire, leurs joies et leurs peines.

de
Marine Guillain
Chrystel adore s'occuper des enfants dont elle a la garde. Les petits ne la lâchent pas d'une semelle.

Chrystel adore s'occuper des enfants dont elle a la garde. Les petits ne la lâchent pas d'une semelle.

«Maman, il est où le chat?» Océane* déambule dans le salon, attrape le matou et retourne regarder une série dans sa chambre. «Nous l'avons accueillie quand elle n'avait que quelques mois, explique Clémence*. Elle a aujourd'hui 12 ans.» Alors que l'Office de l'enfance et de la jeunesse (OEJ) a lancé un appel pour trouver des familles d'accueil à Genève (lire encadré), Clémence raconte son aventure: «Nous avions déjà trois enfants biologiques, âgés de 8 à 13 ans, lorsque nous avons voulu ouvrir notre famille. Nous nous sommes préparés ensemble, nous avons fait une grossesse à cinq», image-t-elle. Emballé par ce projet, le petit clan prendra conscience des difficultés au fur et à mesure: «Au début, on se lance avec l'utopie qu'on va tout bien faire, qu'on va sauver l'enfant. Mais on réalise vite que ce n'est pas possible.»

Lorsqu'ils ont été prêts, Clémence et sa famille ont constitué leur dossier et reçu l'accréditation du Service d'autorisation et de surveillance des lieux de placements (SASLP). Ils ont dû ensuite définir le type d'enfants qu'ils étaient prêts à accueillir : «Ce moment est difficile, on a un peu l'impression de faire nos courses au supermarché», se souvient la quinquagénaire. La famille préférait un bébé, «pour qu'il ne soit pas encore tout cassé». Elle réalisera plus tard que même un nouveau-né garde les séquelles d'un passé douloureux.

Une place importante

Au bout de quelques mois, le SASLP leur propose le dossier d'Océane. «Mes trois enfants ont pleuré en voyant le berceau», raconte Clémence, encore émue. Puis le bébé a grandi et a pris une place importante au sein de la famille: «Elle doit sans cesse montrer qu'elle est là et teste notre amour pour elle en dépassant les limites», souffle la quinquagénaire. Elle s'interrompt tandis que sa fille entre dans le salon, tout sourire. «Va jouer un moment dehors», lui suggère Clémence. Avant d'ajouter à notre intention: «Océane connaît son histoire, nous en avons toujours parlé ouvertement.»

La jeune fille garde un contact plus ou moins régulier avec sa maman biologique, «qui n'arrive déjà pas à s'occuper d'elle-même, lâche Clémence, sans en dire davantage. Elle lui ressemble de plus en plus, même si elle n'a jamais vécu avec elle, c'est incroyable. Bien sûr, le risque qu'Océane reparte avec elle existe. Ce serait dramatique. Mais elle n'est pas assez stable pour la reprendre.» Notre interlocutrice avoue sans honte se sentir parfois larguée, ou découragée, surtout quand elle sert de «punching-ball» à sa fille. «Parfois, c'est très difficile. Mais au final, elle a énormément progressé, et si c'était à refaire, je n'hésiterais pas une seconde.»

«Ils habitent près de chez nous et ont besoin d'aide»

Chrystel* et son mari ont, eux, accueilli trois enfants. «Cela faisait quatre ans qu'on essayait d'en avoir, c'était vital! Des amis nous ont parlé des familles d'accueil et c'est devenu une évidence.» Les yeux de Chrystel s'emplissent de larmes: «Ils naissent à Genève et ont besoin d'aide. C'est tout ce qu'on a vu. Le reste était secondaire.» Sébastien*, 8 ans, descend l'escalier et parade fièrement avec sa perruque de vampire. «Sa mère l'a eu à 17 ans et ne pouvait s'occuper de lui, explique Chrystel. Il est passé de foyers en familles d'accueil avant d'arriver chez nous, à 3 ans et demi.»

Sébastien a d'abord gardé contact avec cette maman, qui a aujourd'hui disparu de la circulation et ne donne plus signe de vie. «Il s'adapte facilement à tout le monde et le défi, au début, a été que l'on devienne sa référence», explique Chrystel. «Tu es heureux avec nous?» lance-t-elle au garçon, qui traine à nouveau dans les parages. Sourire coquin au lèvres, ce dernier se garde bien de répondre.

Une maman débordée, mais heureuse

Après Sébastien, sont arrivés Daniel*, puis Maya*, aujourd'hui 3 ans et un an et demi, issus d'autres parents. Les deux petits viennent d'ailleurs de terminer leur sieste. «Ça a été plus difficile avec eux, il a fallu beaucoup les rassurer, indique la maman de 44 ans, un bambin dans chaque bras. J'ai aussi eu peur que le courant ne passe pas. Au début, Maya était très distante avec nous.» Les choses ont bien changé: les deux petits suivent leur maman comme leur ombre.

«Daniel, tu m'attends ici s'il te plaît? Sébastien, tu veux un thé à quoi? Maya ne pleure pas, je vais te faire écouter une chanson!» Chrystel répond à la fois aux sollicitations des enfants et à nos questions. Elle est dans son élément. «Je m'occupe d'eux, je travaille à 50%, je vais à la gym, je sors avec mes copines... Comment je fais? Et bien je suis débordée. Mais je suis épanouie comme ça.»

La quadra veut montrer qu'une famille d'accueil peut être moderne et dynamique: «Au final, on est une famille recomposée comme une autre», lance-t-elle. Elle assure que si l'un des trois enfants devait partir, ce serait terrible. Mais elle a confiance en l'avenir. «Quoi qu'il se passe, je garderai toujours le contact avec eux, ce ne serait pas possible de ne plus se voir. Et, pour les trois, je veux être invitée à leur mariage!»

Relations houleuses entre parents

Lorsque la situation le permet, l'enfant garde un contact régulier avec ses géniteurs. La relation entre parents biologiques et parents d'accueil est délicate, souvent tendue et houleuse. «La concurrence et le sentiment de jalousie sont inévitables, d'un côté comme de l'autre», soutient Chrystel. Parfois ils disparaissent, parfois ils réapparaissent. «Tout ce qui se passe dans leur vie a un impact sur la nôtre, poursuit la maman d'accueil. En fait, on est comme des parents divorcés et on doit collaborer.» Les visites régulières au parent biologique sont aussi «une piqure de rappel», estime Clémence. Qui parfois font ressortir les vieux démons. La fréquence des visites se décide au cas par cas.

*Prénoms d'emprunt

Il y a toujours de nouveaux besoins

«Nous avons lancé une campagne, parce que trop de nouveaux-nés mettent du temps à trouver une famille», indique Francine Teylouni, directrice générale de l'OEJ. Le Canton doit placer d'urgence une vingtaine d'enfants et il faut régulièrement recruter des gens. La situation est semblable dans le reste du pays. Zurich vient par exemple de lancer une campagne ciblant, entre autres, les couples homosexuels. Actuellement, 141 enfants sont placés en famille d'accueil avec hébergement à Genève, soit par le Service de protection des mineurs, en accord avec les parents, soit par le pouvoir judiciaire. Les besoins les plus fréquents sont le dépannage de quelques jours à quelques mois, et l'accueil à long terme.

La situation financière

Les familles reçoivent une indemnité mensuelle de base de 1135 à 1250 fr. selon l'âge de l'enfant. Les frais de nourriture, de crèche, de vêtements et de loisirs sont ajoutés à ce montant de base. Au total, les sommes mensuelles vont de 1804 à 2272 fr., sans compter l'éventuelle indemnité accueil renforcé, en cas de situation particulière. Les familles d'accueil doivent avoir une situation financière stable et un logement. Les parents doivent aussi être disponibles au minimum deux jours par semaine: un couple peut par exemple travailler jusqu'à 160%, répartis comme ils le souhaitent.

Différences entre accueil et adoption

Adopter est un processus qui peut prendre des années. Les parents abandonnent leur autorité parentale, l'enfant quitte son environnement et prend le nom de sa nouvelle famille. Les démarches pour l'accueil sont bien plus rapides. L'enfant garde son nom, ainsi que le lien avec son parent biologique. Dans la plupart des cas, il a été retiré à ce dernier, incapable de s'occuper de lui (troubles psychiques, maladies, addictions, internement...). Si le parent va mieux, l'enfant est censé pouvoir retourner vivre avec lui. Ce genre de situations reste néanmoins très rare. Les accueils peuvent être à long ou à court terme, permanents ou occasionnels (vacances, week-end).

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