coronavirus à Genève: «On ne nous ferme pas car on ne peut pas nous aider»
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coronavirus à Genève«On ne nous ferme pas car on ne peut pas nous aider»

Les tenanciers de bars, frappés de plein fouet par les nouvelles restrictions d’horaires, évoquent de vertigineuses baisses du chiffre d’affaires.

par
Jérôme Faas
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Giuseppe Moletta (à g.) derrière le comptoir d’Yvette de Marseille.

Giuseppe Moletta (à g.) derrière le comptoir d’Yvette de Marseille.

20 Minutes / jef
Andrea Bartolini (à g.), aux manettes du Bottle Brothers. 

Andrea Bartolini (à g.), aux manettes du Bottle Brothers.

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Gary Davignon, manager de la Maison Balkii

Gary Davignon, manager de la Maison Balkii

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La rue Blanvalet, aux Eaux-Vives, l’une des trois «rues de la soif» genevoises, s’ébroue doucement en cette fin de samedi après-midi ensoleillé. Les uns lavent le trottoir à grande eau, les autres disposent lentement le mobilier sur les terrasses. Le personnel d’Yvette de Marseille sirote un verre avant de prendre son service pour cette dernière soirée normale avant longtemps. «Normalement, le gros de notre clientèle, c’est à l’heure de l’apéro et après manger», explique le responsable Giuseppe Moletta. Dès lundi, d’après manger il n’y aura plus: vendredi, le Conseil d’Etat a imposé la fermeture des établissements publics à 23 heures.

L’ombre de la faillite

Il s’agit d’un sacré uppercut pour les restaurants, mais presque d’un K.-O. technique pour les bars. «C’est vraiment très, très difficile. Oui, j’ai peur de la faillite, comme tout le monde. Logiquement, on devrait licencier, mais on fait tout pour l’éviter», constate gravement Andrea Bartolini, chef barman du Bottle Brothers. Il explique qu’il tourne, pour l’instant, à «moins 46%, moins 48% de chiffre d’affaires par rapport à l’an passé». Or, «le gros du chiffre, on le fait sur la fin de service au comptoir».

La fin de service intervient dorénavant trois heures plus tôt et la clientèle est bannie du fameux comptoir. C’est le paradoxe, avec les restrictions sanitaires, le service se fait exclusivement à table. «J’ai donc besoin de plus de personnel», alors que l’affluence est moindre, et le débit également. «A table, c’est une boisson chaque demi-heure pour chaque place.» Au bar, c’est bien davantage.

Une forme d’hypocrisie

«Pour un bar, ouvrir n’a aucun intérêt, si ce n’est, pour des établissements comme le nôtre, bien situés, de maintenir notre image et la dynamique de la rue, estime Gary Davignon, manager de la Maison Balkii. Il n’y a plus de rentabilité. Nous avions déjà perdu 50% de notre chiffre d’affaires. Là, on craint de perdre encore la moitié.» L’homme déplore une forme d’hypocrisie. «Cet entre-deux (ndlr: des bars ouverts mais soumis à de multiples restrictions) donne l’illusion que l’on nous offre la possibilité de survivre, mais en fait non. Cela marcherait si les gens faisaient la fête entre 18 heures et 23 heures, mais dans la vraie vie, ce n’est pas le cas.» Les conséquences sur le personnel sont évidentes. «On avait déjà dû licencier quatre personnes en juillet. On a réembauché après, mais avec des contrats précaires. Là, je vais à nouveau devoir travailler avec des extras.»

Nostalgique du lockdown

Andrea Bartolini en est presque à regretter le confinement. «L’unique chose qui a donné des résultats sanitaires, c’est le lockdown. Je ne suis pas sûr que fermer à 23 heures change quelque chose à la propagation du virus. L’idéal, ce serait d’être fermés avec des aides gouvernementales. Là, on va faire moitié-moitié et nous retrouver avec des résultats encore pires qu’avant.»

Une certaine amertume se dégage donc des propos de Giuseppe Moletta. «J’ai l’impression que l’Etat ne veut pas nous fermer parce qu’il ne peut pas nous aider, et qu’il transfère aux établissements la responsabilité d’encaisser les pertes.»

D’autres, dans leur malheur, on plus de chance, ou moins de déveine. Ainsi le Chat Noir, situé à Carouge dans la rue Vautier, l’autre «rue de la soif» du canton, profite-t-il de son statut de dancing. Comme ses pairs, il a obtenu l’autorisation de l’Etat d’opérer dorénavant comme un bar, et tire sévèrement la langue. «Nous sommes passés de 400 à 500 personnes par soir à soixante, expose Guillaume Noyé, l’un de ses responsables. On va diviser de moitié une activité qui était déjà tombée à 30%.» Mais d’être catalogué boîte de nuit lui permet de percevoir l’aide votée par le Grand Conseil au secteur, qui oscille entre 30’000 et 40’000 francs par mois par établissement (la loi prévoit une prise en charge des frais généraux – loyers, assurances – et des charges fixes des établissements à hauteur de 2 millions de francs par mois au maximum, jusqu’à la fin de l’année).

De la chance d’être petit

«Il s’agit quand même d’une aide historique, salue Guillaume Noyé. Sans doute avons-nous juste eu la chance d’être un lobby plus petit que les bars et les restaurants, peut-être trop lourds à sauver.» Reste que l’avenir s’annonce sombre. Un risque de faillite existe, clairement. «Nous avons peu de réserves, pas de dividendes. Si l’aide s’arrête, je ne nous donne pas six mois de plus.» Car comme les autres, il a besoin d’une équipe presque au complet pour tourner. «Au minimum un ou deux serveurs, un barman, un cuisinier, un agent de sécurité et une personne affectée au traçage. Du moment qu’on a encore les RHT, on ne licencie pas, nous avons un fonctionnement familial. Mais les charges sociales sont toujours à notre charge.»

«Totalement compréhensif»

Guillaume Noyé se dit néanmoins «totalement compréhensif par rapport aux mesures prises par l’Etat. Je prends ce virus très au sérieux. J’ai encore le souvenir des patinoires madrilènes remplies de morts. Je n’aurais pas compris qu’on laisse filer.» Pour Gary Davignon aussi, la situation est particulière. «J’ai toujours à l’esprit que lorsque je sers une bière, je fais tourner l’économie, mais mon client prend un risque pour sa santé. Et il faut toujours garder le sourire. C’est compliqué…» A Yvette de Marseille, Giuseppe Moletta ne sombre pas dans la sinistrose ni ne fait de plans sur la comète. «La semaine prochaine sera un vrai test. Il est impossible de prédire l’avenir. Tout dépendra de l’attitude des clients.»

Le rôle de la police

«Il faut que la police arrête d’être répressive à notre égard et nous aide à faire respecter les mesures sanitaires», plaide Andrea Bartolini, las de faire du maintien de l’ordre et de risquer des amendes. «Mon métier, c’est l’accueil. Avec les anglo-saxons qui ne lisent pas les médias suisses, c’est parfois difficile. Si je les maltraite, je perds ma clientèle. Le service public doit endosser son rôle de méchant.» Gary Davignon regrette également d’avoir «tous les jours l’impression d’être un criminel», alors que les patrouilles ne cessent de sillonner la rue. Giuseppe Moletta, lui, compte avant tout sur son personnel. «Les gens ne vont pas être plus disciplinés d’un coup. Cela ne dépend pas d’eux, mais des employés du bar. Après, c’est vrai que la police est plutôt rigide.»

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