Genève: «On nous a jetés à la poubelle sans qu’on le voie venir»
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Genève«On nous a jetés à la poubelle sans qu’on le voie venir»

Malgré un chiffre d’affaires stable en 2020, Migros Genève a procédé mi-février au licenciement de 20 collaborateurs pour raison économique et restructuration. Des employés évoquent «la violence et la brutalité» de leur renvoi.

par
Leila Hussein
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Les employés témoignent à visage couvert car la convention de licenciement qui leur a été proposée contient une clause de confidentialité accompagnée d’une pénalité de 6000 francs en cas de non respect.

Les employés témoignent à visage couvert car la convention de licenciement qui leur a été proposée contient une clause de confidentialité accompagnée d’une pénalité de 6000 francs en cas de non respect.

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Le licenciement vise uniquement des postes administratifs à la centrale, basée dans le complexe carougeois de MParc. Le personnel des magasins n’est pas concerné. 

Le licenciement vise uniquement des postes administratifs à la centrale, basée dans le complexe carougeois de MParc. Le personnel des magasins n’est pas concerné.

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«Je suis arrivé un matin, sans me douter de rien. On m’a invité à une séance. Et là, on nous a jetés à la poubelle, sans qu’on le voie venir. Deux heures plus tard, je récupérais mes affaires et on m’escortait vers la sortie, sans me laisser la possibilité de m’adresser à mes collègues», raconte A* encore sous le choc. Le 16 février dernier, Migros Genève s’est séparé de vingt collaborateurs. Un licenciement visant uniquement des postes administratifs à la centrale, basée dans le complexe carougeois de MParc. La mesure a été officiellement annoncée à l’Office cantonal de l’emploi (OCE), précise Laurent Paoliello, porte-parole du Département de la sécurité, de l’emploi et de la santé.

Contactée, la coopérative a confirmé avoir «effectué 16 résiliations de contrat le mois passé dans plusieurs domaines administratifs. Le personnel des magasins n’est pas concerné. Vingt collaborateurs et collaboratrices sont touchés par cette décision, sous forme de retraite anticipée ou de résiliation de contrat avec mesures d’accompagnement.»

Licenciement économique et restructuration

Soutenus par Unia, vendredi, quatre employés ont dévoilé les conditions dans lesquelles ils ont été remerciés par Migros Genève, actif au bout du lac, dans le district de Nyon et en France voisine. Motif invoqué: licenciement économique et restructuration. «Ils nous ont dit que les chiffres n’étaient pas bons à cause du tourisme d’achat en France et de la concurrence de Lidl et Aldi», confie A.

Pourtant, en janvier dernier, Migros Genève ,qui emploie plus de 3000 personnes, annonçait un chiffre d’affaires 2020 pratiquement identique à celui de 2019. Avec un 1,1 milliard de francs, le groupe a enregistré un recul de 0,5%. Au niveau national, le chiffre d’affaires a, lui, progressé de 4% à un peu moins de 30 milliards.

«Ils ont perdu toute humanité»

Face à une situation économique stable malgré la crise sanitaire, c’est l’incompréhension générale chez les employés licenciés. «Comment ont-ils pu nous mettre à la porte maintenant, en plein coronavirus? s’émeut B*. Genève vend l’image du meilleur employeur, celui qui ne vire personne et qui se soucie du bien-être de ses collaborateurs. Mais dans les faits, cela fait plusieurs années que ce n’est plus le cas. Depuis 4-5 ans, ils ont perdu toute humanité.»

Un changement de pratique également dénoncé par Unia. «Il y a un énorme décalage entre le discours tenu publiquement par le groupe et ses actions réelles», relève le secrétaire syndical Pablo Guscetti. Il en veut pour preuve le rapport d’activité 2019 publié par le géant orange. En page 39, sous l’intitulé «Perspectives», il est écrit: «La Société coopérative Migros Genève est une entreprise en parfaite santé, innovante et rentable, qui jouit de la plus grande confiance auprès de la population. Elle remplira ses engagements lors des périodes florissantes et agira de manière responsable dans une conjoncture difficile.» Le représentant d’Unia s’étonne: «En quoi licencier vingt employés est considéré comme une attitude responsable lors d’une conjoncture difficile?»

A cela, Migros Genève répond que cette décision participe aux efforts destinés à lui «permettre de rester concurrentiel et de s’adapter à l’évolution des modes de consommation. Ceci dans un contexte tendu, tout particulièrement à Genève. Notre coopérative connaît en effet depuis plusieurs années une baisse constante de son chiffre d’affaires».

Un secret à 6000 francs

«Migros avait gardé le secret absolu sur ce licenciement. Même certaines personnes des RH, présentes lors des annonces, l’on découvert sur le moment, relate C*. Certains de nos collègues n’osent même pas nous appeler pour prendre des nouvelles.»

Les employés remerciés sont en effet tenus à la plus stricte confidentialité. La convention de licenciement qui leur a été proposée contient une clause de confidentialité accompagnée d’une pénalité de 6000 francs en cas de non respect. «Un montant largement disproportionné», estime Unia. Pour la Coopérative, cette démarche «est d’usage», même si C. la déplore. «En plus de payer une amende, la convention tombe à l’eau si on parle de notre licenciement». Cette dernière prévoit le versement d’une prime allant de un à trois mois de salaire selon l’ancienneté. Les personnes congédiées avaient toutes entre 10 et 40 ans d’expérience dans l’entreprise.

Un climat de peur

«Nous ne sommes que quatre sur les vingt personnes virées devant vous aujourd’hui car les autres ont peur», confie C*, qui rappelle que la convention de départ devient également caduque si l’employé retrouve un travail avant son licenciement effectif, soit le 30 juin.

Négociations avortées

Unia a tenté d’entamer des négociations avec Migros Genève. «Ils nous ont demandé de donner l’identité des personnes que nous représentons. Connaissant la clause de confidentialité et la peur qu’elle a instaurée, il était hors de question de dévoiler les noms des employés concernés. Nous voulions une discussion sur la situation de l’ensemble des collaborateurs», rapporte le secrétaire syndical, Pablo Guscetti. Ce dernier indique ne plus avoir eu de nouvelles du groupe par la suite, ce qu’il regrette car aucune autre solution n’a pu être envisagée avec les personnes visées. De son côté, le géant orange estime que «tout a été entrepris ces dernières années pour éviter au maximum des licenciements, notamment grâce aux départs naturels».

«Mais qu’est-ce que t’as fait?»

En plus d’un climat dicté par la peur, un sentiment d’injustice est partagé par les salariés qui témoignent. «Aucun de nous n’a été renvoyé pour faute grave. Pourtant, c’est ce que tout le monde pense. Non seulement parce que beaucoup ont dû quitter leur poste du jour au lendemain, mais aussi parce que dans l’esprit des gens, Migros ne licencie pas. Donc, si on a été renvoyé, c’est forcément parce qu’on a fait quelque chose de mal, rapporte D. C’est d’ailleurs, la première chose qu’on me demande. Mais qu’est-ce que t’as fait? Vous imaginez l’image que ça renvoie à un futur patron.» D’où l’importance de dénoncer cette situation pour «rétablir la vérité auprès de la population», estime-il.

D’autres licenciements à venir?

Si B. témoigne, lui, «c’est pour éviter que d’autres employés de l’enseigne ne vivent le même calvaire. Car des licenciements, il y en aura d’autres. On n’était que les premiers d’après ce qu’ils nous ont dit». De son côté, le géant orange assure qu’«il n’y a pas d’autres licenciements prévus».

*Afin de protéger l’identité des témoins, tous les pronoms ont été mis au masculin et chaque employé est nommé par une lettre dans l’ordre alphabétique de son apparition dans le texte (A, B, C et D).

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