16.03.2020 à 05:08

Coronavirus

«On se bat, on doit aller de l'avant»

Le témoignage d'un médecin italien travaillant dans une unité pour les malades du coronavirus à Parme nous a été transmis il y a peu. Des mots poignants.

de
Yvan Mulone
Un homme effectue des opérations d'assainissement dans un quartier pendant le confinement d'urgence dû à l'épidémie de coronavirus Covid-19 à Rome (Photo d'illustration).

Un homme effectue des opérations d'assainissement dans un quartier pendant le confinement d'urgence dû à l'épidémie de coronavirus Covid-19 à Rome (Photo d'illustration).

Keystone/Angelo Carconi

«Il ne faut pas paniquer. Mais il ne faut pas non plus sous-estimer ce virus.» Voilà les paroles de Sonia, scientifique italienne établie à Lausanne, quand elle nous a transmis un fichier audio, en milieu de semaine. Alors que la pandémie de nouveau coronavirus entraîne des mesures inédites en Suisse et qu'elle a connu un bond dimanche en Italie (368 décès comptabilisés en soirée, en 24 heures), et alors qu'elle a «conquis» de nouveaux territoires avec de premières victimes en Sardaigne et en Calabre, cet enregistrement résonne avec force. On y entend son ami Marco, médecin dans un hôpital de Parme, en Émilie-Romagne. La voix lasse mais douce, rendue parfois tremblante par l'émotion, le gériatre y livre, en 8 minutes, un témoignage sur la réalité qu'il vit en tant que professionnel. Et en tant que citoyen.

«Comme des chiens abandonnés»

«La situation est très pesante, émotivement et physiquement, commence-t-il. Je dirais même dramatique, pour ne pas dire tragique.» Dans l'hôpital de Marco, le service de gériatrie où il travaille a été transformé en unité spéciale consacrée aux malades du Covid-19. Et les patients affluent. «Il y en a de tous les types, explique-t-il. Ce ne sont pas tous des «petits vieux» avec mille problèmes, de ceux dont on pourrait dire «le malheureux, il est en fin de vie». Non, beaucoup sont encore autonomes, capables d'aller se promener, de sortir danser, de s'occuper de leurs affaires. La plupart ont une anamnèse (ndlr: antécédents médicaux) plutôt «propre», sans gros problème. Mais il y a aussi des gens plus jeunes qui arrivent avec des insuffisances respiratoires sévères.»

Le gériatre qu'est Marco est très sensible aux aînés plus vulnérables, cette fameuse «population à risque». Ses mots hésitent, sa voix tremble lorsqu'il les évoque: «Leurs proches ne peuvent pas entrer pour les voir. Un quadragénaire, il se gère, il prend son téléphone, il regarde des vidéos. Mais les petits vieux, ils sont comme des chiens abandonnés. Les pauvres… Ils sont là, sur des lits, seuls. Pour eux, c'est vraiment dur. Je ne sais pas combien de fois j'ai tendu un téléphone, une lettre d'un proche, pour qu'ils se sentent accompagnés.»

Parmi la masse de cas qui embouteille son service, un en particulier l'a fortement touché: «J'avais un patient de 69 ans dans un état très grave, qui était en train de mourir... Nos responsables, vu le nombre de cas, sont obligés de faire une sorte de «sélection». Ils lui ont dit qu'on ne pouvait plus rien pour lui.(...) Je me suis mis à pleurer... Sa fille a appelé de l'extérieur, en larmes. Elle m'a demandé de lui faire écouter un peu de musique. J'y suis allé, je lui ai passé des morceaux. Il respirait très mal, mais il était content pour la musique. C'est tout ce qu'on pouvait faire, c'est terrible… Ce Monsieur est mort la nuit passée (ndlr: mercredi).» Là, Marco lâche le soupir brisé de l'impuissance.

Six heures dans une combinaison scellée

Après une courte pause, il reprend, et raconte les conditions de travail d'un personnel soignant sous pression mais déterminé: «On a fermé les salles de chirurgie, du coup il y a des médecins qui viennent de tout l'hôpital donner des coups de main. Ils nous aident à faire des gardes d'une durée décente, entre 6 et 7 heures d'affilée en général. Mais les heures qu'on fait sont extraordinairement difficiles : dans cette combinaison intégrale scellée, tu ne bois pas, tu ne manges pas, tu ne vas pas uriner... ça te lessive. (...) Cela dit, au moins, on partage ce poids avec tous les soignants, on partage nos expériences aussi, et on tente de progresser.»

Comme le principal moyen de combattre un virus pour lequel on n'a pas encore de vaccin est de freiner sa propagation, les Italiens doivent changer leurs habitudes et accepter de rester confinés. «Cette situation est un bouleversement complet de la médecine, mais aussi de notre manière de vivre, souligne Marco. On a des comportements à changer. Je ne sais pas si, en Suisse, cet aspect a été intégré comme ici. Aujourd'hui (ndlr: mercredi), j'ai eu besoin de sortir un peu, de voir le soleil, le ciel. Je ressens une tristesse infinie, tous ces malades… Je suis allé au parc. Il n'y avait quasi personne. On reste loin les uns des autres, les cafés sont fermés, c'est vide dehors. Mais il faut passer par là. Heureusement, les gens commencent à comprendre l'importance que ça a de rester à la maison. (...) De mon côté, j'ai réussi à convaincre ma mère de renoncer à son café quotidien au bistrot.»

«On ne doit pas sous-estimer ce virus»

Alors que les mesures prises en Suisse commencent à ressembler à celles adoptées en Italie, le message final de Marco peut résonner dans les têtes des professionnels de la santé de notre pays. «On ne comprend pas encore complètement comment fonctionne ce virus, comment notre corps y réagit, il nous faut plus de données. (...) Mais on se bat, on doit absolument aller de l'avant pour aider ces pauvres personnes… J'espère qu'on arrivera vite à trouver des traitements pour surmonter cette situation.» Selon son amie Sonia, qui nous a transmis l'enregistrement, il convient de tirer rapidement les enseignements de cette pandémie, qui avait fait plus de 2000 morts en Europe dimanche soir (plus de 1800 en Italie). «Au début, j'étais la première à dire qu'il ne fallait pas paniquer avec ce virus, concède la chercheuse. Mais entendre Marco m'a fait réfléchir, je sais qu'il n'exagère jamais. Il faudrait plus de témoignages comme le sien, car d'autres pays sont en train de «dormir» plutôt que de prévenir. C'est une situation sérieuse. Il ne faut pas paniquer, mais il ne faut pas non plus sous-estimer ce virus.»

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