Actualisé 22.09.2019 à 16:28

Suisse

Personne ne sait quelle maladie coûte le plus cher

Une lacune statistique existe concernant le coût global des maladies couvertes par la Lamal. Cette opacité n'aide pas à maîtriser l'explosion des primes.

de
Pauline Rumpf
Keystone

Combien coûte, au total, le traitement du cancer en Suisse? Est-ce plus ou moins que le diabète, ou les coûts liés à l'accouchement? Les dépenses concernant la démence évoluent elles plus vite que celles dévolues aux maladies psychiques?

Autant de questions auxquelles il est quasiment impossible de répondre, vu l'état des données statistiques. Interrogés, plusieurs spécialistes de la santé ont d'ailleurs été incapables d'estimer quelle était la maladie la plus onéreuse. Dans l'attente de la publication des primes, fin septembre, nous avons voulu en savoir plus sur ce qui compose les coûts de la santé en Suisse, et surtout ce qui cause leur hausse permanente.

Or malgré sa transparence, le système reste extrêmement obscur. La réponse universelle, c'est le vieillissement de la population, mais il s'agit d'une variable très large et sur laquelle il est éthiquement impossible d'agir. Dès qu'on entre dans le détail, les données n'existent ensuite que par institution, prestation ou type de patient, ou autres classements insuffisants pour y voir clair sur ce qui pèse vraiment sur le porte-monnaie des Suisses.

«C'est problématique que cette question soit si peu étudiée, estime Simon Wieser, professeur d'économie de la santé à l'Université de Zurich. Pourtant, connaître ces données aiderait à prioriser les dépenses et la prévention, mais aussi à prévoir l'évolution de ces coûts et à y travailler de façon ciblée.»

«La raison de cette lacune est principalement liée à la difficulté de lier des coûts à une pathologie donnée, explique Marjorie Audard, du Centre qualité et systèmes de la Direction générale de la santé du Canton de Vaud, notamment parce que les pathologies cohabitent.»

«La raison de cette lacune est principalement liée à la difficulté de lier des coûts à une pathologie donnée»

Marjorie Audard

Le secret médical en est une autre, puisque personne n'a accès aux diagnostics des patients et que l'estimation doit se faire sur la base d'hypothèses, ajoute Christophe Kaempf, porte-parole de la faîtière des assurances SantéSuisse.

«Les assurances ont des chiffres, c'est sûr», répondent en choeur les dizaines d'interlocuteurs contactés pour essayer d'y voir clair. Mais celles-ci, avec plus ou moins de bonne volonté, restent toutes aussi incapables de les fournir dans le détail, tandis que certains organismes comme la faîtière Cura Futura mettent carrément les pieds au mur: malgré des demandes répétées et au travers de réponses condescendantes, son porte-parole a même refusé de répondre à nos questions.

«Les caisses calculent certainement plein de choses, confirme le socialiste Stéphane Rossini, ancien président du Conseil national et fin connaisseur du système de santé suisse. Mais comme il y a des choses qu'elles n'ont pas le droit de faire, comme la chasse aux bons risques, elles laissent régner le flou.»

«Les caisses calculent certainement plein de choses. Mais comme il y a des choses qu'elles n'ont pas le droit de faire, comme la chasse aux bons risques, elles laissent régner le flou.»

Stéphane Rossini

Une seule et unique étude existe toutefois sur le sujet. Mandaté par l'OFSP avec une équipe de l'Université de Zurich, Simon Wieser a en effet publié en 2014 une estimation des coûts de la santé par groupe de maladie. «On a pu montrer par exemple que, contrairement aux idées reçues, le cancer n'est qu'en 6e place des maladies qui coûtent le plus cher ou pour lesquelles on dépense le plus, et le diabète n'est qu'en 18e place.»

En première place du classement: les maladies cardiovasculaires, composées par exemple des AVC, infarctus ou de l'hypertension. En second, les troubles musculo-squelettiques (maux de dos, tendinites...), suivi des maladies mentales, y compris les traitements liés à la consommation de substances. Alors que le cancer est l'une des premières causes de mortalité précoce (calculée en «nombre d'années de vie perdues»), et qu'il est largement cité pour les marges sur ses traitements et ses frais de recherche, il n'apparaît qu'en sixième position. Encore plus surprenant, ni le diabète ni la démence ne pèsent plus que 2% des dépenses, alors qu'ils sont souvent pointés du doigt. Une étude similaire menée aux Etats-Unis montre que le diabète y a un poids bien plus lourd sur le système de santé.

Comment désigner le «coupable»?

A l'heure actuelle, cette recherche est la seule référence officielle pour tous les acteurs consultés. «Cela pointe surtout une lacune de gouvernance, analyse Stéphane Rossini. En effet, les assurances n'ont qu'un cahier des charges et un pouvoir limité à ce sujet: elles encaissent, et elles payent.»

Alors que les coûts augmentent exponentiellement, cette opacité a pour conséquence de pouvoir désigner «le coupable» comme l'on veut. Qu'il soit «le citoyen qui consulte pour un rhume», «la pharma qui se fait des marges de fou», «les médecins qui prescrivent trop» ou d'autres encore: chacun accuse celui qu'il veut, et tous les acteurs se renvoient la balle sans qu'une image générale du tableau permette de donner tort à l'un ou l'autre.

En outre, les rares chiffres connus montrent que les maladies en tête dans le budget de la LAMal sont des maladies sur lesquelles la prévention a un impact certain. L'hygiène de vie, l'organisation du travail ou même une meilleure information pourrait jouer un rôle non négligeable. Or la prévention a bien une part de budget dévolue par la LAMal , mais elle reste négligeable. «La Suisse est le seul pays de l'OCDE à ne pas avoir de loi sur la prévention, qui est laissée à la charge et donc au bon vouloir des cantons», précise Stéphane Rossini.

Après cette seule étude, basée sur les chiffres de 2011, une seconde recherche plus récente et plus détaillée est en cours, indique Simon Wieser. Qui permettra peut-être d'en savoir plus sur l'évolution de ces coûts dans le temps, et d'attaquer le problème avec davantage de précision.

Annonce attendue

L'annonce de la hausse des primes intervient traditionnellement la dernière semaine de septembre. Mais l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) refuse de donner la date à l'avance. Cette année, le directeur d'Helsana Daniel Schmutz a déclaré dans la «NZZ am Sonntag», le 1er septembre, que certains assurés verraient leurs primes baisser, selon leur âge et leur canton de domicile. La CSS laissait aussi ouverte une telle éventualité.

Interrogée par la RTS, Karin Perraudin, du Groupe Mutuel, se disait surprise par ces propos: «Jusqu'à fin septembre, selon les règles de l'OFSP, on n'a pas le droit de communiquer le niveau de nos primes», assénait-t-elle. Avant d'ajouter: «ce que je peux dire, c'est que les coûts de la santé sont stabilisés depuis deux ans (...) donc c'est plutôt réjouissant et ça peut signifier qu'on n'aura en tout cas pas une augmentation forte cette année, plutôt une stabilité, voire une baisse».

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