Serge Michel, spécialiste de l'Iran: «Plus personne n'osera sortir car la répression est très efficace»
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Serge Michel, spécialiste de l'Iran«Plus personne n'osera sortir car la répression est très efficace»

Grand reporter suisse, lauréat du prestigieux Prix Albert Londres en 2001, Serge Michel vient de rentrer d'Iran, où il a passé trois semaines. Il prépare actuellement un livre sur ce pays et revient pour 20 minutes online sur les événements de ces derniers jours.

par
Didier Bender

20 minutes: Quelles nouvelles récentes avez-vous d'Iran?

Serge Michel: C'est la répression qui a vraiment étendu une chape de plomb sur la ville (réd: Téhéran). Plus personne n'osera sortir parce que la présence de la police et des miliciens islamiques est massive.

Ce qui se passe en Iran était-il prévisible?

Les élections ont tourné de façon assez imprévue. Il y a d'abord cet enthousiasme pour le candidat Mousavi. J'ai vu avant le jour du vote une vague de soutien pour lui que je n'imaginais pas possible là-bas, dans les circonstances actuelles. Le résultat de l'élection présidentielle, qui est une douche froide pour tout le monde, a provoqué des émeutes incroyables en Iran. Je n'avais jamais vu un million de personnes dans la rue, comme c'est arrivé lundi 15 juin.

Comment expliquer l'ampleur de ces mouvements de protestation contre le président Ahmadinejad?

Il y a deux choses. D'abord il y a des gens qui pensent que le régime est valable et qu'il faut le réformer. Ce sont des gens frustrés parce que Khatami, le président réformateur entre 1997 et 2005, n'a rien pu faire. Il a été empêché de travailler. Des gens ont vu en Mir Hossein Moussavi quelqu'un qui pouvait continuer ce mouvement de réformes et qu'il était peut-être plus courageux que Khatami. Et puis il y a des gens qui sont pour changer le régime complètement. Et pour eux, Moussavi est celui qui peut amener un changement radical. Et puis, il y a tout un ras-le-bol. Depuis quatre ans qu'il est au pouvoir, Ahmadinejad a clairement réduit les libertés individuelles. Il a mis en place une police des mœurs assez efficace. Il y a une frustration. L'Iran est très isolé sur le plan international. Les Iraniens ont le sentiment qu'ils ne peuvent pas continuer comme cela, avec comme seuls amis la Syrie ou le Vénézuela ou des mouvements comme le Hamas et le Hezbollah.

Une forte répression a suivi les élections. Cela vous étonne-t-il?

La répression a commencé le jour même du vote, le vendredi, jour férié là-bas. Dès 17-18h, les bureaux du quartier général de Moussavi ont été attaqués par des bassidjis. Il y a eu des arrestations. Ils ont coupé les moyens à Moussavi de protester ou de réagir déjà le vendredi. Cela veut dire que tout avait été préparé depuis longtemps.

Les Iraniens qui descendent dans la rue, sont-ils en danger?

Il y a une panoplie de forces de l'ordre différente: la police, les forces anti-émeutes, les Gardiens de la révolution, les bassidjis, (réd: miliciens volontaires du régime). Evidemment que c'est dangereux. On peut être arrêté et accusé sans avoir forcément commis des dégâts. Il y a des banques, des hôtels, des voitures qui ont brûlé. Tous ceux qui descendent dans la rue prennent un risque. Quand il y a 100'000 personnes dans la rue, vous ne risquez rien parce que vous êtes protégé par la masse. Il y a alors un sentiment d'invulnérabilité de la foule. Lors de la prière du vendredi, le Guide suprême a dit que ceux qui manifesteraient dorénavant seraient arrêtés. Cela commence à devenir dangereux d'être dans la rue. Le problème, c'est de réunir les premiers 10'000 manifestants. Maintenant, j'ai l'impression que ce n'est plus possible.

Les journalistes étrangers doivent quitter l'Iran, des collègues iraniens ont été arrêtés. Les informations que l'on reçoit aujourd'hui d'Iran sont-elles fiables?

Ce n'est pas parce qu'il n'y a plus de journalistes étrangers sur place que nous n'avons plus d'informations fiables. Il y a d'abord des agences de presse qui ont des bureaux permanents sur place (Reuters, AP, AFP) et qui continuent de travailler. Il y a des Iraniens qui sont journalistes pour des journaux étrangers et qui ne se font pas expulser parce qu'ils sont Iraniens. Nous, on risque l'expulsion. Les Iraniens risquent la prison. J'ai un ami, Maziar Bahari, correspondant pour Newsweek qui a été arrêté dimanche et dont je n'ai plus de nouvelles. Ce sont des mesures d'intimidation qui font passer le message que désormais, il ne faut pas travailler comme journaliste là-bas.

Le président Ahmandinejad a quand même eu des soutiens…

C'est très difficile à estimer combien il a obtenu de voix exactement. Je pense qu'il a quand même obtenu un bon 40%. Il a voulu assurer en ajoutant 20 à 30% de voix supplémentaires. Il bénéficie d'un soutien très fort de la part des classes les plus modestes. Il a donné beaucoup d'argent, a augmenté les salaires. Il a fait aussi des bêtises puisqu'il a augmenté l'inflation, donné l'argent du pétrole à des familles alors que ce qui était nécessaire, c'était de créer des infrastructures pour une économie plus durable. Cela lui a assuré un soutien populaire important, en province et dans les quartiers pauvres de Téhéran. Son discours très anti-occidental, anti-israélien fait aussi des adeptes. Des Iraniens se sentent humiliés d'avoir été traités pendant longtemps de terroristes. Ils ont le sentiment qu'Ahmadinejad leur rend leur dignité.

Comment voyez-vous les prochains jours?

Les prochains jours seront calmes car la répression est très efficace. Mais il s'est passé quelque chose d'unique ces derniers jours en Iran. La foule qui a manifesté à Téhéran et dans les autres villes a compris qu'elle existait et qu'elle était capable de se réunir à nouveau Elle a compris qu'elle constitue une menace pour le gouvernement. cette prise de conscience est très importante. Avant ces manifestations, le régime comptait sur le désintérêt général des gens pour les questions politiques. En Iran, on peut vivre très confortablement. Ce n'est pas un régime totalitaire et restrictif comme l'a pu l'être l'Union Soviétique. Soit les gens retournent à leurs activités et laissent Ahmadinejad gérer le pays pendant quatre ans, soit ils attendent la prochaine occasion pour descendre dans la rue manifester leur mécontentement.

Que pensez-vous de la réaction internationale, et notamment des Etats-Unis?

C'est assez logique. Obama a un but très précis, c'est d'ouvrir des discussions rapidement avec l'Iran. Il doit parler avec le pouvoir en place. Il y a, à mon avis, une fraude importante, mais je pense que le prochain président de l'Iran sera Ahmadinejad. Si Obama veut résoudre les problèmes qui existent entre les deux pays, il est obligé de ne pas compromettre la possibilité de négocier avec Ahmadinejad.

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