Actualisé 27.01.2020 à 08:20

Genève

«Plusieurs États ont des vues sur la mosquée»

La Ligue islamique mondiale a décidé de se séparer de la mosquée de Genève. Réactions et analyses, entre espoir et inquiétudes.

de
Jérôme Faas
Hafid Ouardiri, à gauche, président de la Fondation de l'entre-connaissance, et Hasni Abidi, à droite, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

Hafid Ouardiri, à gauche, président de la Fondation de l'entre-connaissance, et Hasni Abidi, à droite, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

Pierre Abensur

La Grande Mosquée de Genève est face au précipice. Dans un futur proche, elle n'aura plus ni patron, ni financement. La Ligue islamique mondiale (LIM) l'a annoncé ce dimanche dans «Le Matin Dimanche», par la voix de son secrétaire général Mohammad Abdulkarim Alissa. Sans fixer d'agenda, ce dernier a indiqué que bientôt, le lieu de culte ne sera plus géré par la Fondation culturelle islamique - qui dépend de la LIM. Faute d'avoir rempli les objectifs fixés en 2017 (devenir un facteur de cohésion, un interlocuteur fiable pour les autres religions, et cesser d'être un sujet de polémique et d'inquiétude), la LIM, proche de l'Arabie saoudite, a décidé de se séparer du lieu de culte. Elle souhaite le remettre à un organe représentatif de tous les musulmans - avec l'aide des autorités suisses, précise-t-elle. Le financement, lui, serait assuré par les dons des fidèles.

Comme à Madrid et Bruxelles

La décision, dont la temporalité et le contenu paraissent assez brutaux, était semble-t-il dans les tuyaux depuis au moins une année. Elle s'inscrit dans une stratégie de désengagement de la LIM vis-à-vis de ses mosquées européennes, également initiée à Madrid et à Bruxelles où, là aussi, des problèmes de financement vont se poser. «Ce qui surprend, ce n'est pas tant la volonté de la LIM de lâcher la mosquée de Genève, mais la suite», analyse Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

«Une certaine improvisation»

Le politologue observe ainsi «une certaine improvisation. Aujourd'hui, il s'agit d'une opportunité qui se présente aux musulmans, mais ils ne semblent pas prêts à assumer ce choix.» En effet, alors que la LIM affiche sa volonté de transmettre le lieu de culte à un organe représentatif des musulmans de Suisse, celui-ci n'existe pas. Pour Hafid Ouardiri, directeur de la fondation de l'entre-connaissance et ancien porte-parole de la mosquée, il s'agit également d'une opportunité, «une bonne nouvelle», mais en même temps d'«un grand défi. Les musulmans pourront-ils le relever après 40 ou 50 ans passés sans jamais se soucier de comment cette mosquée fonctionnait?»

Il existe selon lui une urgence à s'organiser, «car si moi, j'avais eu vent de cela, la communauté ne m'a pas l'air d'en savoir plus. Il seront obligés de mettre en place un organe consultatif afin de désigner par le vote les personnes qui prendront en charge cette mosquée. Cette décision ne peut pas se prendre sans consulter les musulmans et chercher les meilleurs. C'est essentiel pour éviter que la mosquée subisse ce qu'elle a toujours subi, c'est-à-dire des accusations de dépendance.»

Un casse-tête pour la Suisse

Car un risque existe, considère Hasni Abidi. «Plusieurs Etats ont des vues sur la mosquée, suivent son évolution, comme le Maroc, la Turquie, la Bosnie. Si le retrait de la LIM revenait à offrir un cadeau à un autre état, ce serait un cadeau empoisonné» pour les musulmans de Suisse. Mais aussi pour les autorités suisses elles-mêmes, juge-t-il, dont la LIM sollicite l'aide pour organiser la consultation. «Il va s'agir d'un vrai casse-tête. Avant, elles avaient un seul interlocuteur, l'Arabie saoudite. Là, il va y en avoir plusieurs. Les autorités genevoises, qui n'ont certainement pas été mises au courant, vont vite devoir s'occuper de ce dossier.»

«Une mosquée bien genevoise»

Il n'en demeure pas moins que ce retrait, dont Hasni Abidi qualifie les modalités de «surprenantes et inquiétantes», réjouit Hafid Ouardiri. «Avoir une mosquée bien genevoise ne peut qu'être positif», dit cet homme acquis à l'idée d'un islam local. Vu la séparation des églises et de l'Etat, celui-ci n'a selon lui pas à entrer en matière, «même s'il doit y avoir quelques conseils en coulisses». Il insiste aussi sur le fait que ce divorce entre la Fondation culturelle islamique, qui va perdurer, et la mosquée, «ne peut pas se faire en un tour de main. Jusqu'à présent, nous avions deux éléments financés par les mêmes revenus: la fondation et la mosquée. Il faut voir ce qu'il est juridiquement possible de faire. On est en Suisse, et il s'agira d'opérer avec beaucoup de précision.»

Sollicitée, la direction de la Grande Mosquée s'est limitée à indiquer que sa position était identique aux propos tenus par le secrétaire général de la LIM (qui préside aussi le Conseil de la Fondation culturelle islamique) dans «le Matin Dimanche».

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