Actualisé 06.05.2016 à 21:27

TurquiePrison ferme pour deux journalistes d'opposition

Deux journalistes d'opposition renommés en Turquie ont été condamnés vendredi à de la prison ferme pour divulgation de secrets d'Etat. Cette accusation était très controversée dans ce procès emblématique pour la liberté de la presse dans le pays.

Le journaliste est jugé pour avoir révélé que le régime islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan livrait des armes aux groupes djihadistes en Syrie voisine.

Le journaliste est jugé pour avoir révélé que le régime islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan livrait des armes aux groupes djihadistes en Syrie voisine.

photo: Kein Anbieter/AFP/Reuters

Can Dündar, rédacteur en chef du quotidien Cumhuriyet, a été condamné par le tribunal d'Istanbul à cinq ans et dix mois de prison. Son chef de bureau à Ankara, Erdem Gül, a écopé de cinq ans d'emprisonnement, ont rapporté les médias turcs.

Les deux hommes, qui risquaient la prison à vie, ont été acquittés pour «espionnage» mais condamnés pour avoir révélé que le régime islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan livrait des armes aux groupes djihadistes en Syrie, selon les chaînes de télévision. Ils ne seront pas placés en détention dans l'immédiat, tant que la cour d'appel ne se sera pas prononcée sur le dossier.

Coups de feu

Avant ce verdict, un homme a tiré des coups de feu contre M. Dündar devant le palais de justice, l'accusant d'être un «traître». Il a blessé légèrement un journaliste avant d'être arrêté. Cet ouvrier de 40 ans qui a été longtemps au chômage, a affirmé à la police avoir voulu donner «une leçon» à M. Dündar et avoir agi seul. «Je n'ai pas voulu le tuer, j'aurais pu le faire», a-t-il dit, selon CNN-Türk.

«Nous continuerons de faire notre métier de journaliste malgré toutes ces tentatives de nous réduire au silence», a déclaré M. Dündar à la presse après l'énoncé du verdict.

M. Dündar a déclaré ne pas connaître l'auteur des coups de feu tirés contre lui. «Mais je connais très bien ceux qui nous prennent pour cible», a-t-il ajouté, en allusion à la politique répressive de M. Erdogan à l'égard de la presse d'opposition.

Livraison d'armes

L'attaque a été dénoncée par l'ensemble de la classe politique. «Ceux qui visent les journalistes qui font leur métier avec des discours de haine sont responsables de l'attaque contre Can Dündar», a tweeté le chef de l'opposition laïque, Kemal Kiliçdaroglu.

Le pouvoir et la justice reprochaient aux deux journalistes la diffusion en 2014 d'un article et d'une vidéo faisant état de livraisons d'armes par les services secrets turcs à des rebelles islamistes en Syrie. «Ils le payeront cher», avait alors menacé M. Erdogan à la télévision, lançant personnellement des poursuites.

Les deux journalistes sont aussi soupçonnés par le pouvoir d'avoir été manipulés par Fethullah Gülen, ex-allié de M. Erdogan devenu son ennemi numéro un. Mais les juges se sont abstenus pour le moment de se prononcer sur ces accusations.

Depuis décembre 2013 et les révélations, par des proches de l'imam Gülen, d'affaires de corruption au plus haut sommet de l'Etat, l'homme fort de Turquie qualifie chaque critique de tentative de coup contre son pouvoir. La presse est menacée de poursuites pour «insulte» à sa personne, tout comme le sont de simples citoyens.

Tensions avec Bruxelles

Recep Tayyip Erdogan s'est par ailleurs vivement opposé vendredi à une réforme de la loi antiterroriste exigée par Bruxelles pour une exemption de visa, dont Ankara a fait une condition indispensable pour appliquer l'accord sur les migrants.

Dans un discours enflammé, il a également exhorté le Parlement à soumettre dans «les plus bref délais» à référendum une réforme constitutionnelle qui renforcerait les prérogatives présidentielles, au lendemain de l'annonce du prochain départ du Premier ministre Ahmet Davutoglu.

Ce dernier a piloté, côté turc, les discussions avec les responsables européens qui ont abouti le 18 mars à un accord avec l'Europe sur les migrants qui pourrait rapporter aux citoyens turcs une exemption de visas dans l'espace Schengen d'ici fin juin.

La Commission européenne a donné cette semaine son feu vert à cette mesure, à condition que la Turquie remplisse dans les délais les 72 critères exigés par l'UE, parmi lesquels figure une redéfinition de la loi antiterroriste, jugée trop large, en conformité avec les normes démocratiques européennes.

Différentes vidéos de l'arrestation ont circulé sur les réseaux sociaux

(ats)

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