Egypte: Quand la justice condamne à mort... des défunts
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EgypteQuand la justice condamne à mort... des défunts

Le docteur Badaoui a été tué le 14 août 2013 en Egypte. Mais lundi, il a été condamné à mort avec quelque 700 coaccusés, pour avoir manifesté en faveur du président Mohamed Morsi.

De nombreuses familles ont protesté à la suite du jugement.

De nombreuses familles ont protesté à la suite du jugement.

Le Dr Badaoui est l'un des innombrables cas illustrant ce que la communauté internationale considère comme une farce judiciaire. Devant le tribunal de Minya, dans le centre du pays, où un juge vient de condamner à la peine capitale 683 personnes accusées de violences le 14 août, des femmes s'évanouissent. D'autres hurlent à l'injustice.

Unique et inique

Mais avocats et experts dénoncent une parodie de procès, assurant que les peines seront annulées en appel tant la procédure et les droits élémentaires de la défense ont été bafoués par un juge unique et inique. D'ailleurs, le même magistrat vient lundi, en même temps, de commuer en prison à vie 492 des 529 peines de mort qu'il avait prononcées de manière tout aussi expéditive le 24 mars.

Devant le tribunal, Samia Abou Amar lit une photocopie froissée. Trente-sept noms s'y étalent: ceux qui demeurent condamnés à mort dans le procès du 24 mars. Soulagée de voir que le nom de son frère n'y figure pas, elle s'assoit sur un trottoir avec d'autres filles, soeurs, mères et épouses de condamnés.

Plusieurs morts... condamnés à mort

«Parmi les condamnés à mort, il y a le docteur Badaoui, il a été tué par balle le jour même des manifestations pour lesquelles il est condamné», lâche Samia.

La famille du docteur Badaoui avait reçu pour lui une convocation de la justice le 23 août, neuf jours après sa mort, explique Mohamed Abdel Wahab, un des avocats de la défense.

Et, dit-il, il n'est pas le seul: deux autres condamnés à mort sont morts avant même le 14 août. En outre, renchérit son confrère Arabi Mabrouk, trois des condamnés avaient quitté le pays avec des visas pour l'Arabie saoudite dûment enregistrés à l'aéroport plusieurs jours avant.

«Je pensais que j'allais plaider»

Me Abdel Wahab raconte être entré dans la salle d'audience vêtu de sa robe d'avocat. «Moi, je pensais que j'allais plaider», dit-il. Au lieu de cela, le juge lui a fait remarquer que «pour le verdict, nous ne devons pas porter de robe...».

«L'audience a duré dix minutes», raconte Khaled ElKomy, coordinateur des avocats des 529 premiers condamnés à mort.

Parquet et avocats entendent déjà se pourvoir en appel puis en cassation. Le parquet, à la demande même du juge qui a dit avoir commis deux erreurs dont la confusion entre deux affaires, et les avocats parce qu'ils ont été privés «de témoins, de plaidoiries, de tous les droits de la défense», selon l'un d'eux, Mahmoud Salama.

Pas un mot

«L'un de mes clients a écopé de la perpétuité alors que je n'ai pas pu lui adresser un seul mot», explique Me Abdel Wahab. «La cour n'a pas procédé aux enquêtes de base sur les accusés», accuse Me Salama, ce qui explique, selon lui, la présence de morts et de voyageurs sur la liste des condamnés.

«Mon frère avait eu une altercation avec un policier à qui il refusait de donner de l'argent et son nom s'est retrouvé sur la liste des accusés alors qu'il n'a jamais participé aux manifestations», assure Samia.

«Nous sommes condamnés à mort»

Le mari d'Asmaa Abdel Wahab, un travailleur agricole, a été condamné à l'exécution alors que le 14 août «il amenait son père à l'hôpital de Minya pour qu'il se fasse soigner». Lundi, le juge a commué sa peine en perpétuité, «mais pour moi et mes cinq enfants, ça ne change rien, sans son salaire maintenant, nous sommes condamnés à mort», lâche-t-elle. (ats)

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