JO 2018 - Ski/Snowboard: Que veut dire la victoire d'une «surfeuse» en ski?
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JO 2018 - Ski/SnowboardQue veut dire la victoire d'une «surfeuse» en ski?

La Tchèque Ester Ledecka, championne du monde de slalom sur sa planche, a surpris son monde en décrochant l'or du Super-G sur deux lattes.

par
Oliver Dufour
Pyeongchang
La Tchèque en action dans ses deux "spécialités".

La Tchèque en action dans ses deux "spécialités".

Keystone/AP/Alessandro Trovati

L'histoire des Jeux olympiques est remplie de victoires inattendues. De tout temps, d'improbables héros ont damé le pion aux ténors d'une discipline. Que ce soit le Sud-Coréen Im Dong Hyun, pourtant malvoyant, en tir à l'arc, le Grison Gian Simmen, venu de nulle part pour gagner en halfpipe à Nagano en 1998, ou surtout l'incroyable histoire de l'Australien Steven Bradbury lors du 1000m en short track à Salt Lake City en 2002, qui avait profité des nombreuses chutes et disqualifications de ses adversaires à chaque tour. Mais ces athlètes concourraient toujours dans leur propre discipline.

Samedi, alors que plusieurs chaînes de télévision avaient déjà rendu l'antenne depuis le Super-G féminin, ou en tout cas considéré la victoire de l'Autrichienne Anna Veith et la médaille de bronze de la Tessinoise Lara Gut comme acquises, Ester Ledecka, dossard 26, a surpris tout le monde, et en particulier elle-même, en déboulant dans l'aire d'arrivée avec un centième (!) d'avance. Même l'organisation avait déjà validé sur les réseaux sociaux le succès de Veith, tenante du titre. La particularité de la jeune femme tchèque de 22 ans, inattendue championne olympique samedi? Elle est avant tout connue pour ses succès en slalom parallèle… de snowboard.

Federer en badminton

Une spécialiste de la planche qui domine les habituelles reines de la discipline sur deux lattes? C'est un peu comme si Roger Federer s'imposait aux JO en badminton. Ou que Iouri Podladtchikov terminait sur la première marche du podium en skateboard lors des prochains Jeux d'été à Tokyo, devant les habituels cadors de la planche à roulettes. Mais ces «anomalies» ont-elles vraiment de quoi décrédibiliser le niveau du sport dans lequel elles surviennent? Pas nécessairement. Dans ces deux exemples, les similitudes sont multiples et la pratique régulière et intensive d'une nouvelle discipline permettrait à l'un comme à l'autre de ces grands champions de briller au moins ponctuellement dans un sport «cousin».

C'est également valable dans le cas d'Ester Ledecka. «Elle est un véritable phénomène, souligne Harald Benselin, ancien entraîneur de l'équipe de Suisse de boardercoss, aujourd'hui à la tête du team Australie dans la même discipline. C'est une fille qui adore la vitesse et qui comprend et ressent parfaitement les lignes. Il ne faut d'ailleurs pas oublier qu'elle avait commencé par le ski avant de venir aussi sur le snowboard», rappelle le coach belge résidant à Leysin. «Ester a une prise de carre, une capacité à «carver» (ndlr: tailler des courbes sur l'arrête de la planche ou du ski) hallucinantes. Elle y va et a le don de savoir glisser. Bien sûr, la position est différente entre ski et snowboard, mais les sensations sont proches. C'est dur d'expliquer précisément comment c'est arrivé, mais Ledecka évoluait aussi totalement sans pression, contrairement aux autres. En plus, il y a toujours une part d'insolite et d'exceptionnel aux Jeux olympiques.»

Schizophrénie

Passionnée des sports de glisse, Ledecka vit depuis plusieurs saisons au rythme effréné des saisons de Coupe du monde de ski et de snowboard. De quoi noircir son calendrier de façon effrayante et de susciter l'immense respect de ses pairs. De quoi se demander comment elle parvient à gérer cette sorte de schizophrénie. «C'est assez dur de répondre à ça, parce que je ne sais simplement pas faire une seule des deux choses», a commenté la Tchèque, qui a avoué avoir cru que le chronomètre avait eu un bug d'affichage au moment de son franchissement de la ligne d'arrivée du Super-G. «Pour moi c'est juste normal. Mais jusqu'ici je pensais que j'étais quand même meilleure snowboardeuse que skieuse. C'est aussi complexe pour mes deux entraîneurs dans ces disciplines. C'est comme avoir un père et une mère qui s'échangent leurs enfants. Mes coaches m'échangent à chaque fois!»

Justin Reiter, qui l'entraîne en snowboard, estime que les qualités de «carveuse» de sa protégée lui confèrent un avantage considérable au moment de s'aligner dans les disciplines de vitesse du ski. «Elle apporte probablement avec elle une façon plus créative de comprendre comment fonctionne la montagne et le carving», analysait récemment l'Américain dans le «New York Times». «Avec tout mon respect pour les skieurs, ce sport est plutôt simple dans la pratique du carving, parce qu'on a une porte de sortie. Vous avez deux skis, deux bâtons: plusieurs façons de se rattraper et de répartir la force que vous créez. En snowboard, vous avez une arrête. Et si vous perdez l'appui, vous allez au tapis.»

«En mode 'snowboard girl'»

Tomas Bank, frère de l'ancien membre de l'équipe tchèque de ski alpin Ondrej, est celui qui s'occupe de la jeune femme dès qu'elle fait claquer ses fixations de skis. D'après le Tchèque, les plus grandes vitesses atteintes en ski pourraient donner l'impression à Ester Ledecka de concourir «au ralenti» lorsqu'elle s'alignera jeudi dans le slalom parallèle de snowboard. «C'est comme rouler sur l'autoroute en Allemagne et ensuite emprunter une route normale», imageait Bank dans le «New York Times». «Je me réjouis vraiment de retrouver le snowboard», s'est enthousiasmée la championne olympique de Super-G après sa victoire. «Et d'ailleurs, je devrais vraiment passer dès maintenant en mode «snowboard girl». Ça serait vraiment bien de remporter les deux épreuves et je ferai à coup sûr de mon mieux pour y parvenir.»

D'ici-là, elle tentera sans doute difficilement de persuader ses deux entraîneurs de la laisser participer à la descente de ski alpin mercredi, à la veille de sa compétition de snowboard, dans la mesure où il s'agit généralement de sa meilleure discipline dans le ski. «J'espère vraiment qu'elle parviendra à gagner aussi en snowboard», se projette pour sa part Harald Benselin. Quelle histoire cela ferait, encore une fois.

Cinq athlètes médaillés en été et en hiver

Jeudi, Ester Ledecka pourrait devenir la première sportive à décrocher des médailles dans les deux sports distincts que sont le ski et le snowboard alpins. De quoi souligner de la meilleure façon l'extraordinaire polyvalence de cette acharnée du travail. Mais cinq athlètes ont réussi l'exploit encore plus fou de se parer de métal précieux aux Jeux olympiques d'été et d'hiver:

- Eddie Eagan (USA)

En 1920, Eagan remporta l'or dans l'épreuve de boxe en catégorie poids lourds-légers. Durant l'hiver 1932, il devint aussi champion olympique de bob à quatre.

- Jacob Tullin Thams (Norvège)

C'est en saut à skis que ce Scandinave s'illustre en 1924, en décrochant la plus belle des médailles. Douze ans plus tard, en 1936, il se para d'argent en voile au terme des régates olympiques en 8m.

- Christa Luding-Rothenburger (Allemagne de l'est)

Comme une machine, cette impressionnante athlète décrocha le titre olympique sur 500m en patinage de vitesse en 1984. En 1988, elle fit de même sur 1000m et prit l'argent sur 500m. La même année, pour l'avant-dernière fois où les JO d'été et d'hiver se déroulèrent la même année, elle monta encore sur la deuxième marche du podium dans le sprint du cyclisme sur piste. Et pour la bonne mesure, elle retourna aux Jeux hivernaux en 1992 pour cueillir du bronze, à nouveau sur le 500m du patinage de vitesse!

- Clara Hughes (Canada)

«Bronzée» en 1996 dans la course sur route, ainsi que sur le contre-la-montre de cyclisme, cette solide Nord-Américaine revint dix ans plus tard, en 2006, pour se parer d'or sur 5000m en patinage de vitesse et d'argent dans la poursuite par équipe. En 2002 et en 2010, elle ajouta aussi du bronze sur le 5000m du patinage de vitesse.

- Lauryn Williams (USA)

Elle commença par s'offrir une médaille d'argent en 2004 sur le 100m en athlétisme. Puis le relais 4x100m dont elle faisait partie en 2012 grimpa sur la haute marche du podium. Elle revint encore durant l'hiver 2014 pour ajouter à son palmarès une place de vice-championne olympique de bob à deux.

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