Actualisé 23.02.2011 à 05:35

Révolution libyenne«Rendez vos armes sinon il y aura des boucheries»

Mouammar Kadhafi s'est adressé mardi en fin d'après-midi en direct à la télévision officielle libyenne. Visionnez un extrait de son discours.

Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, dont le régime est confronté à une révolte populaire sans précédent, a menacé mardi les manifestants armés de «la peine de mort» et appelé l'armée et la police à reprendre la situation en mains.

«Rendez vos armes immédiatement, sinon il y aura des boucheries», a-t-il lancé, dans un discours d'une heure vingt retransmis à la télévision.

Le colonel Kadhafi, drapé dans une tunique marron, a appelé ses partisans à manifester à partir de mercredi.

Le «Guide», qui tenait à la main son Livre vert, recueil de ses pensées publié dans les années 1970 et qui sert de Constitution au pays, a également affirmé qu'il se «battra(it) jusqu'à la dernière goutte de (son) sang».

«Mouammar Kadhafi n'a pas de poste officiel pour qu'il en démissionne. Mouammar Kadhafi est le chef de la révolution, synonyme de sacrifices jusqu'à la fin des jours. C'est mon pays, celui de mes parents et des ancêtres», a-t-il affirmé, dans un discours enflammé, en parlant de lui à la troisième personne.

Le colonel Kadhafi est arrivé au pouvoir après avoir renversé le 1er septembre 1969 le roi Idriss.

En 1977, il avait proclamé la «Jamahiriya» -qu'il définit comme un «Etat des masses» qui gouvernent par le biais de comités populaires élus- s'attribuant le seul titre de «Guide de la révolution».

Une riposte «similaire à Tiananmen

Il a menacé les «rebelles» d'une riposte «similaire à Tiananmen (en Chine) et Fallouja (en Irak)» et de «purger la Libye maison par maison».

A Fallouja, avait été rasée en 2004 par deux assauts de l'armée américaine contre la rébellion. L'intervention de l'armée chinoise contre la population civile de Pékin sur la place Tiananmen, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, s'était soldée par des centaines, voire plus d'un millier de morts.

«Tous les jeunes doivent créer demain les comités de défense de la révolution: ils protègeront les routes, les ponts, les aéroports», a-t-il dit. «Tout le monde doit prendre le contrôle de la rue, le peuple libyen doit prendre le contrôle de la Libye, nous allons leur montrer ce qu'est une révolution populaire», a-t-il ajouté, en lisant un texte dans un discours parfois ponctué de silences et de bégaiements.

«Aucun fou ne pourra couper notre pays en morceaux», a encore dit le colonel Kadhafi, qui s'exprimait devant sa maison bombardée en avril 1986 par les Américains et laissée depuis en l'état.

La Libye est touchée depuis le 15 janvier par un mouvement de contestation sans précédent, qui est violemment réprimé.

Extrait du discours de Kadhafi du mardi 22 février 2011

«300 à 400» morts

Lundi matin, la Fédération internationale des Ligues de droits de l'Homme (FIDH) avait avancé le chiffre de «300 à 400» morts dans le pays.

Une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU consacrée aux violences en Libye a commencé mardi à New York, l'ambassadeur d'Allemagne Peter Wittig appelant à une action «rapide et claire».

La haut commissaire des Nations Unies aux droits de l'Homme, Navi Pillay a exigé l'ouverture d'une «enquête internationale indépendante» sur les violences, évoquant la possibilité de «crimes contre l'humanité».

Plusieurs dirigeants libyens ont fait défection à l'instar du ministre de la Justice Moustapha Abdel Jalil pour protester contre les violences contre les manifestants, de même que des diplomates en poste à l'étranger.

Souhait

Le secrétaire général du Conseil de Coopération du Golfe (CCG: Bahreïn, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Oman, Qatar et Koweït) Abdel Rahman Attiya, a même appelé à «une action arabe, islamique et internationale pour soutenir le peuple libyen qui fait face à un véritable génocide».

Dans l'est de la péninsule arabique, à Bahreïn, stratégique pour la Ve Flotte américaine qui y a son quartier général, une vaste manifestation antigouvernementale s'est déroulée mardi à Manama, en dépit des tentatives de conciliation du régime.

Une large avenue conduisant à la place de la Perle, centre de la contestation entamée le 14 février, s'est emplie de protestataires sur trois kilomètres, à l'appel de l'opposition dominée par les chiites.

La foule, évaluée à plusieurs dizaines de milliers de personnes, a scandé des slogans en faveur de l'éviction des Al-Khalifa, dynastie sunnite au pouvoir depuis plus de 200 ans à Bahreïn, dont la population de plus d'un million d'habitants est majoritairement chiite.

5 blessés au Yémen

En Algérie, le Conseil des ministres a annoncé la levée «imminente» de l'état d'urgence instauré en février 1992 pour lutter contre la guérilla islamiste.

Au Yémen, environ 4000 manifestants, qui campaient sur une place de Sanaa devant l'Université, ont tenté de s'approcher d'une autre place distante de quelques centaines de mètres où étaient rassemblés des partisans du Congrès populaire général (CPG, parti au pouvoir).

Ces soutiens du CPG ont alors attaqué les manifestants, des étudiants pour la plupart, à coups de matraque et de poignard, avant que la police n'intervienne pour disperser les deux parties. Cinq personnes ont été blessées.

4000 manifestants en Irak

En Jordanie, une vingtaine de partisans du régime ont tenté mardi soir de disperser un rassemblement de près de 200 jeunes qui réclamaient des réformes devant le siège de la présidence du conseil à Amman, a affirmé un responsable du parti National Populaire, Fakher Da'ass.

Au Kurdistan irakien, les manifestants dénonçant la corruption et le mode de gouvernance des deux grands partis se sont rassemblés pour la cinquième journée à Souleimaniyeh, la seconde ville de cette région autonome. Ils étaient près de 4000 mardi.

Lundi soir au Maroc, la police avait dispersé avec fermeté un petit groupe de manifestants qui voulait organiser un sit-in à Rabat. Une cinquantaine de personnes s'étaient rassemblées au lendemain de manifestations dans de nombreuses cités pour réclamer des réformes politiques.

Le ministre de l'Intérieur se rallie à la «révolution»

Le ministre libyen de l'Intérieur, Abdel Fatah Younes, a déclaré qu'il se ralliait à la cause du peuple, qui réclame le départ du numéro un Mouammar Kadhafi, selon des images diffusées mardi soir par la chaîne satellitaire qatarie Al-Jazira.

De hauts responsables libyens, ministres, diplomates ou militaires ont déjà démissionné ou fait défection au régime du colonel Kadhafi pour marquer leur opposition à la répression sanglante face au mouvement de contestation entamé le 15 février.

«J'annonce ma démission de toutes mes fonctions en réponse à la révolution», déclare le ministre vêtu d'un uniforme militaire, assis à un bureau, sur des images diffusées par la chaîne.

Il affirme en outre sa «conviction totale par rapport à la sincérité des exigences» du peuple libyen.

«J'appelle toutes les forces armées à répondre aussi aux demandes du peuple en solidarité avec la révolution», a-t-il poursuivi.

Les violences qui ont accompagné la révolte ont fait 300 morts - 242 civils et 58 militaires -, selon un tableau présenté mardi soir avant une conférence de presse de Seif al-Islam, fils de Mouammar Kadhafi.

Des compagnies pétrolières suspendent leur production

Deux compagnies pétrolières, l'italienne Eni et l'espagnole Repsol, ont annoncé mardi la suspension de leur production en Libye en raison de la situation dans le pays. Eni produit 244.000 barils équivalent pétrole et gaz par jour en Libye, soit environ un quart des exportations libyennes.

La compagnie italienne a annoncé sa décision dans un communiqué. Kristian Rix, un porte-parole de Repsol, a de son côté précisé que la compagnie espagnole avait stoppé sa production mardi.

Les craintes liées à la situation en Libye ont à nouveau tiré les cours du pétrole vers le haut. A New York, le baril de brut a dépassé en cours de séance mardi la barre des 94 dollars, atteignant son plus haut niveau depuis le 2 octobre 2008.

Dix-septième producteur mondial de pétrole, la Libye exporte quelque 1,1 million de barils de brut par jour pour une production quotidienne de 1,6 million de barils. Le pays possède les premières réserves connues de pétrole en Afrique.

Le rapatriement d'une centaine d'employés non essentiels d'Eni et de membres de leur famille devait s'achever mardi, selon la compagnie pétrolière.

Les pays européens rapatrient leurs ressortissants

Plusieurs pays européens ont annoncé mardi l'envoi d'avions militaires en Libye pour rapatrier leurs ressortissants en raison des émeutes qui secouent ce pays

Londres va dépêcher un vol charter en Libye et un bateau de la marine royale pour évacuer ses ressortissants, a annoncé en fin d'après-midi le chef de la diplomatie britannique, William Hague.

«Nous sommes en train d'organiser un vol charter pour la Libye dans les 48 heures. Nous essayons d'obtenir rapidement de la part du gouvernement libyen l'autorisation d'atterrir», a-t-il ajouté.

Deux avions de l'armée de l'air française qui avaient décollé en début d'après-midi de Paris ont atterri à Tripoli, a annoncé dans la soirée le ministère français des Affaires étrangères.

Un troisième avion doit récupérer à Sebha, à 660 km au sud de Tripoli, des touristes partis en excursion dans le désert libyen, ont indiqué à l'AFP des voyagistes français.

Trois avions allemands, un appareil de la compagnie aérienne Lufthansa et deux Transall de la Bundeswehr, ont atterri dans l'après-midi à Tripoli, a annoncé le ministère des Affaires étrangères selon lequel environ 400 Allemands se trouvent dans la capitale libyenne.

Un avion de l'armée de l'air néerlandaise a par ailleurs décollé mardi à 13H30 GMT de la base militaire d'Eindhoven à destination de Tripoli, a annoncé de son côté le ministère néerlandais de la Défense.

«Une bonne centaine» de Néerlandais doivent monter dans l'appareil d'une capacité de 150 personnes, selon Bengt van Loosdrecht, un porte-parole du ministère néerlandais des Affaires étrangères. «L'objectif est que ces personnes arrivent à l'aéroport avant la tombée de la nuit. Après, la situation devient trop dangereuse».

Deux ferries d'une capacité d'environ 1.200 places chacun, l'Hellenic Spirit et l'Olympic champion, devaient quitter mardi en fin de journée le port de Patras, dans le sud de la Grèce, pour rallier Tripoli et ramener des Européens vers des ports grecs, selon le ministère de la Marine marchande.

La Russie a annoncé mardi le décollage d'un avion vers la Libye pour évacuer 130 de ses ressortissants, parmi lesquels des employés de la Compagnie russe de chemins de fer (RZD) et du géant gazier Gazprom, ainsi que les membres de familles des diplomates.

Au total, la Russie envisage d'envoyer quatre avions pour évacuer ses 563 ressortissants se trouvant en Libye. La Pologne a annoncé pour sa part l'envoi d'un avion mercredi à Tripoli, afin d'évacuer quelque 70 Polonais.

La Jordanie a de son côté envoyé un avion militaire pour évacuer quelque 250 ressortissants jordaniens, selon le chef de la diplomatie Nasser Jawdeh. Royal Jordanian a envoyé parallèlement des gros porteurs pour ramener au pays autant de citoyens que possible, a déclaré son directeur général Hussein Dabbas.

Le Portugal avait commencé dans la nuit de lundi à mardi l'évacuation de ses ressortissants. Un premier groupe de 114 personnes, dont 80 Portugais, avait quitté l'aéroport de Tripoli à bord d'un C-130 à destination d'une base de l'Otan en Italie.

Un autre C-130, de l'armée de l'air autrichienne, avait également décollé de Tripoli dans la nuit de lundi à mardi, en direction de Malte, avec à son bord 62 Européens, dont neuf Autrichiens.

Des manifestants se sont réunis à Lausanne mardi après-midi (Lecteur reporter)

La participation de la Libye aux réunions de la Ligue arabe suspendue

La participation de la Libye aux réunions de la Ligue arabe a été suspendue, a annoncé mardi l'organisation panarabe à l'issue d'une réunion urgente.

«Le conseil de la Ligue arabe a décidé de suspendre la participation des délégations de la Libye aux réunions de la Ligue arabe et à toutes les organisations dépendant de cet organisme jusqu'à ce que les autorités libyennes acceptent les revendications» du peuple libyen «et assurent sa sécurité», indique le communiqué de cet organisme.

La mission permanente libyenne à Genève vandalisée

La mission permanente libyenne auprès des Nations Unies à Genève a été vandalisée dans la nuit de lundi à mardi. Un policier est désormais en faction devant ce bâtiment situé aux Pâquis afin d'assurer la sécurité des diplomates qui y travaillent.

Une vitre a été endommagée et l'interphone a été arraché, a indiqué Eric Grandjean porte-parole de la police cantonale. Il confirmait une information de la Télévision suisse romande (TSR). Personne n'a été interpellé.

Comme le montrent des manifestations organisées samedi et lundi à la Place des Nations, la colère gronde au sein de la communauté libyenne installée en Suisse. Les opposants veulent voir partir Kadhafi et tout son clan.

Exclure la Libye

Plus de 70 ONG ont demandé mardi que la Libye soit exclue du Conseil des droits de l'homme en raison des «massacres» commis par les autorités de ce pays. Elles ont aussi appelé les membres du Conseil à se réunir d'urgence en session spéciale.

Les ONG se fondent sur l'article 8 de la résolution portant sur la création du Conseil des droits de l'homme en mars 2006. Il stipule que l'Assemblée générale de l'ONU pourra, à la majorité des deux tiers, suspendre les droits à siéger d'un membre du Conseil qui aurait commis des violations flagrantes et systématiques des droits de l'homme.

Le Conseil des droits de l'homme doit d'urgence condamner les massacres en Libye et demander qu'il y a soit mis fin immédiatement, décider de l'envoi d'une commission internationale d'experts indépendants pour documenter les violations des droits de l'homme et crimes contre l'humanité commis par le gouvernement libyen, affirment les ONG dans un communiqué.

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