Luxembourg: Sarkozy cité dans une affaire de corruption
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LuxembourgSarkozy cité dans une affaire de corruption

Un rapport de synthèse de policiers luxembourgeois évoque un financement occulte de la campagne présidentielle d'Édouard Balladur en 1995, alors que Nicolas Sarkozy était ministre du Budget.

par
L'Essentiel
Le président Nicolas Sarkozy lors du 25e Sommet Afrique-France.

Le président Nicolas Sarkozy lors du 25e Sommet Afrique-France.

Le nom du président Nicolas Sarkozy est cité dans un rapport de synthèse de la police judiciaire luxembourgeoise transmis récemment à deux juges français qui enquêtent sur des faits de corruption présumée au sein de la Direction des constructions navales (DCN). Selon le document, révélé mercredi par Mediapart, les enquêteurs locaux font part de leurs soupçons de financement politique de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995.

Les enquêteurs luxembourgeois, qui agissaient sur commission rogatoire de deux magistrats parisiens, Françoise Desset et Jean-Christophe Hullin, ont saisi de nombreux documents au sein de la société baptisée Heine SA., créée en 1994, par la DCN, pour verser des commissions dans le cadre de marchés, avec l'aval du gouvernent d'Edouard Balladur. Après l'entrée en vigueur en 2000 en France de la convention de l'OCDE sur la corruption, les commissions sont devenues illégales.

Heine SA., a été utilisée par la DCN pour rémunérer des intermédiaires, comme l'homme d'affaires d'origine libanaise Ziad Takieddine, soupçonné d'être impliqué dans la vente de sous-marins Agosta par la France au Pakistan en 1994, contrat qui aurait donné lieu au versement de commissions. M. Takieddine dément avec véhémence tout rôle d'intermédiaire dans le contrat Agosta.

Attaque de Karachi

Les juges d'instruction Marc Trévidic et Yves Jannier, en charge de l'enquête sur l'attentat de Karachi le 8 mai 2002 contre des membres de la DCN, étudient aujourd'hui la possibilité que cette attaque soit liée à l'arrêt, entre fin 1995 et début 1996, de certaines des commissions dans les contrats de vente des sous-marins.

Dans leur rapport, que l'AP a pu consulter, les enquêteurs notent qu'``un document (...) fait état de l'historique et du fonctionnement des sociétés Heine et Eurolux», société jumelle de Heine. Ils révèlent que «les accords sur la création des sociétés semblaient venir directement de M. le Premier ministre Balladur et de (...) Nicolas Sarkozy».

90 millions de francs

Dans ce document, les enquêteurs luxembourgeois indiquent qu'entre 1994 et 1999, plus de 60 millions d'euros (90 millions de francs) ont transité entre DCN International et la société Heine. «Il semble exclu, vu le montant, qu'il s'agissait uniquement de consultance». Mais, selon les enquêteurs, il semble «qu'il ne s'agissait de rien d'autre que de corruption par l'intermédiaire d'une société luxembourgeoise faisant écran, de la part d'une entreprise française (NDLR: DCNI) vers les pays où elle convoitait des marchés».

En outre, précise le rapport, «en 1995, des références font croire à une forme de rétrocommission pour payer des campagnes politiques en France. Nous soulignons qu'Edouard Balladur était candidat à l'élection présidentielle en 1995 face à Jacques Chirac et était soutenu par une partie du RPR dont M. Nicolas Sarkozy et Charles Pasqua».

«Aucune preuve de corruption»

Toutefois, les policiers luxembourgeois prennent soin de préciser qu'il «n'existe aucune preuve de corruption». Les documents saisis sont «tous entièrement vides de noms et les descriptifs des services ou prestations sont vagues». Ironiques, ils complimentent «celui qui a mis ce système en place, il s'agit d'un travail méticuleux et en avance sur son temps».

Me Olivier Morice, avocat des familles de victimes de l'attentat de Karachi, a estimé que ce rapport «met directement en cause Nicolas Sarkozy comme étant au coeur d'un système de corruption ayant servi, dans le cadre de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur, à faire revenir des fonds en France de façon parfaitement illicite».

«Les familles de victimes sollicitent la démission de Nicolas Sarkozy, parce que, lui qui se présente comme le chevalier blanc, a menti à l'opinion publique», a-t-il déclaré sur France-Info, ajoutant qu'``il ne s'agit pas d'une fable, comme le prétendait Nicolas Sarkozy, mais que nous sommes en présence d'un mensonge d'Etat au plus haut niveau de l'Etat français».

L'Elysée garde le silence

Sollicitée par l'AP, l'Elysée n'a pas souhaité réagir. Entendu par la mission parlementaire sur l'attentat de Karachi, l'ancien Premier ministre Edouard Balladur a démenti tout financement occulte de sa campagne de 1995.

Dans ce rapport, les enquêteurs luxembourgeois font état de deux courriers adressés en 2006 par l'administrateur de Heine au chef de l'Etat, Jacques Chirac, et à son ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. Le premier, qui date du 26 avril 2006, met en garde le président de la République sur le risque d'une liquidation judiciaire de Heine, endettée, car selon lui, elle n'est qu'une «DCN International de fait au Luxembourg». En cas de liquidation judiciaire, DCNI et son actionnaire principal, l'Etat français, courent un «risque fiscal et pénal» qui pourrait être «très élevé».

Dans la deuxième lettre, adressée le 29 novembre 2006, les deux administrateurs de Heine font état d'un courrier que leur a adressé le ministre de l'Intérieur le 28 septembre, mais rappellent qu'ils n'ont «toujours pas reçu d'instruction de la part de l'Etat français» à propos de cette société. (L'Essentiel/ap/afp)

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