Actualisé 26.11.2014 à 14:05

Beauté

«Séduire, c'est être en osmose avec son parfum»

La parfumeuse zurichoise Vero Kern crée des fragrances encensées par les connaisseurs. Une d'elles a été retenue pour figurer dans une exposition sur le thème de l'éros.

de
Emmanuel Coissy

«Nirvana – Les étranges formes du désir», l'exposition actuellement présentée au Musée de design et d'arts appliqués contemporains (Mudac) a débuté à la fin du mois d'octobre. Face à la cathédrale de Lausanne, elle donne à voir tout un arsenal fétichiste imaginé par plusieurs designers et artistes de notre temps. Un peu cachée dans un recoin se trouve une niche à parfums où le visiteur est amené à sentir des odeurs capables de troubler ses sens, éveiller sa libido. Parmi eux se trouve un flacon de l'extrait d'«Onda» de Vero Kern. A 74 ans, indépendante et travaillant chez elle, la parfumeuse zurichoise est un électron libre dans un business régi par des grands groupes internationaux. A travers le monde, et en particulier en France, les amateurs de fragrances rares l'admirent et ont parfois récompensé son travail.

La sexualité et le plaisir… Quelle importance ont ces notions quand vous créez un parfum?

Un parfum est quelque chose de très érotique. C'est une histoire de peau, de mémoire et de sexualité. Ce n'est donc pas uniquement un produit cosmétique ou de mode comme un autre. Cela renforce l'identité d'une personne à la manière d'une seconde peau dont le sillage charme votre environnement direct.

Une femme d'aujourd'hui se parfume-t-elle comme si elle criait au monde: «Désirez-moi!»?

Oui, mais c'est surtout une approche publicitaire véhiculée par la plupart des marques. Ces ressorts psychologiques fonctionnent sur une partie des femmes. De mon côté, je crée des parfums sans aucun soutien marketing. Ils s'adressent donc à des personnes au caractère très affirmé, à des connaisseurs dont le premier réflexe n'est pas de se parfumer pour séduire. En réalité, la séduction naît de l'osmose parfaite entre une senteur et la personnalité.

Existe-t-il des matières premières, des accords ou des notes olfactives avec lesquels un parfumeur sera certain d'éveiller le désir?

Je pense surtout aux muscs parce que les gens réagissent beaucoup aux notes animales. Mais le problème avec la composition d'un parfum, c'est que chacun a un odorat qui lui est propre. Par exemple, là où quelqu'un sentira un effluve de lavande, un autre ne le percevra pas. C'est toujours un grand risque de lancer une nouveauté parce qu'on ignore s'il plaira, à qui et dans quelle proportion.

Peut-on encore créer une fragrance originale alors que le marché international abonde en lancements de produits?

Je me suis lancée dans le métier dès 1994. Aujourd'hui, je ne le ferai pas car la concurrence est beaucoup plus rude. En fait, il n'y a qu'un seul moyen de composer un parfum original: il faut être créatif. Tout le monde ne l'est pas. A mon niveau, j'emploie 200 matières premières, ce qui est peu. Bien sûr, tout parfumeur peut y avoir accès aussi mais la différence se joue sur la sensibilité. Voyez, par exemple, tout le monde utilise des crayons mais peu d'entre nous sont des vrais artistes.

Justement un de vos parfums est exposé dans un musée. S'agit-il d'une œuvre d'art?

C'est difficile à dire. Parce que c'est un produit de consommation qui sert à une fonction précise. Là nous parlons d'un musée de design, c'est-à-dire à mi-chemin entre l'art et l'industrie. En revanche, l'odorat peut jouer un rôle dans la perception d'une œuvre.

Par exemple?

J'ai récemment pris part à une installation de l'Ecole des beaux-arts de Berne. C'était un projet sur l'attente. L'objectif était de réaliser des conditions pour qu'une salle d'attente chez le médecin ou une file derrière un guichet de l'administration soient moins désagréables. Des artistes ont conçu une installation où des écrans vidéo, tels des tableaux, représentaient des fleurs dans l'eau et des grenouilles en mouvement. J'ai contribué avec deux formules d'odeurs apaisantes qui étaient diffusées. Elles étaient dans le registre de la terre mouillée et de l'herbe fleurie.

Cela rappelle les odeurs des prairies suisses.

A quoi ressemblerait notre pays si vous deviez le mettre en flacon?

Je mettrais un très beau bois, du vétiver. Puis pour représenter l'esprit conservateur, un accord fougère propret et enfin un peu de chocolat. Mais pas de fromage! (elle rit.)

Combien de parfums voulez-vous encore créer?

Encore quelques-uns! Mais je ne sais pas exactement car il me faut environ 2 ans pour chacun. En ce moment, je suis sur mon prochain, qui tournera autour du tabac. Je compte travailler jusqu'en 2020. Après, je ne ferai plus que quelques commandes exceptionnelles.

La parfumeuse Vero Kern, avec son chien Isidor, dans son laboratoire à Zurich.

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