Football – Servette Chênois: reportage exclusif dans la cour des grandes
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FootballServette Chênois: reportage exclusif dans la cour des grandes

La semaine dernière, nous avons pu suivre de l’intérieur le déplacement à Londres du Petit Poucet de la phase de groupes de la Ligue des Championnes, qui allait affronter Chelsea.

par
Florian Paccaud
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Servette Chênois lors de la traditionnelle balade d’avant-match

Servette Chênois lors de la traditionnelle balade d’avant-match

Pacpac
Les Grenat à leur arrivée à l’aéroport de Genève.

Les Grenat à leur arrivée à l’aéroport de Genève.

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Laura Droz sort de l’avion sous le rare soleil londonien.

Laura Droz sort de l’avion sous le rare soleil londonien.

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La vérité sort souvent de la bouche des enfants. Cet adage s’est en tout cas vérifié lorsque le jeune public du Stade de Genève a acclamé Servette Chênois début novembre, après son match contre Chelsea. Malgré l’ampleur de la défaite, il ne s’est pas trompé en saluant le courage des Genevoises. Car ces joueuses sont vraiment dignes d’éloges. C’est en tout cas le sentiment qui domine, après avoir pu les accompagner lors de leur périple à Londres pour y défier les Blues.

On ne se rend pas bien compte du travail et des efforts que ces femmes fournissent pour disputer cette campagne de Ligue des championnes. Cette compétition a évolué cette année pour devenir plus attractive et c’est une très bonne chose pour la visibilité du football féminin. Mais, avec l’enchaînement des matches et des déplacements, elle est désormais clairement destinée à des professionnelles. Ce que les Genevoises ne sont pas: la grande majorité d’entre elles sont aux études ou ont un emploi en dehors du foot.

Battues 1-0, Ines Pereira et les Genevoises ont proposé une superbe résistance face aux finalistes de la précédente édition.

Battues 1-0, Ines Pereira et les Genevoises ont proposé une superbe résistance face aux finalistes de la précédente édition.

Getty Images

Investissement total

Cette question sur l’accumulation des matches avait été posée par une journaliste allemande à Svenja Huth, avant le duel entre Wolfsburg et Servette Chênois. La capitaine des Louves avait rétorqué que les semaines anglaises étaient une bonne chose, mais qu’elles étaient éprouvantes, qu’il fallait pouvoir bien se ressourcer, bien dormir et bien se nourrir. Ces propos émanaient d’une professionnelle et concernaient les joueuses dont le quotidien tourne uniquement autour du ballon rond, ce qui n’est donc pas le cas des semi-professionnelles qui composent leffectif des championnes de Suisse.

Bien sûr, dans son approche de la compétition, Servette est très pro. Le staff travaille énormément pour mettre ses protégées dans les meilleures conditions. Que ce soit au niveau de l’alimentation, de l’encadrement de la santé physique des joueuses ou de la préparation tactique.

Côté repas, nous avons pu constater à Londres que la qualité nutritive des aliments prime sur l’aspect gustatif: viandes blanches, légumes et riz, tandis que les sauces grasses et les aliments sucrés sont proscrits. Une alimentation saine, réfléchie minutieusement par Jérémy Faug-Porret, entraîneur-assistant et préparateur physique. À un rythme de championnes: lunch à 11h45 le mercredi, repas à 16h et repas à 20h30; buffet de petit-déjeuner le matin du match, dîner à 13h30, snack copieux à 17h45, puis de nouveau un repas après la rencontre – mais cette fois-ci, des burgers et frites bien méritées, en guise de… carotte. Des contraintes culinaires dont les Genevoises s'accommodent très bien. Même si plusieurs d’entre elles ont avoué ne pas respecter un tel régime au quotidien. Et quand, par mégarde, le serveur anglais amène des cookies, ceux-ci sont vite chipés par les sportives, avant que le staff ne remarque la bourde. Pour après le match, bien sûr: l’équipe est sérieuse.

Gros travail d’analyse

Mais pas aussi sérieuse que le staff. La performance individuelle est analysée sous différentes facettes. D’abord au niveau physique. Le lendemain du match, Jérémy Faug-Porret et son équipe sont les premiers à se mettre au travail. Ils recueillent les données enregistrées par un appareil posé sur les joueuses pour savoir quelle distance elles ont parcouru, à quelle intensité elles ont couru, la vitesse maximale atteinte… Et ces informations sont très rapidement transmises aux footballeuses, qui sont directement venues en parler avec le préparateur physique à la sortie du car menant à l’aéroport. Ce qui illustre bien leur investissement dans cette approche très professionnelle, ce qui n’est de loin pas le cas dans toutes les équipes féminines.

Puis, au niveau technique, Jacques Lacharme, le team manager, se charge de sélectionner certaines séquences pour les transmettre aux intéressées. Cela permettra à chacune de débriefer pour s’améliorer. D’ailleurs, entre les deux matches, l’entraîneur Eric Sévérac a expliqué que le groupe avait beaucoup travaillé au moyen de la vidéo. Une analyse qui n’a pas été faite à moitié, comme cela s’est vu sur le terrain, tant Servette Chênois a montré un visage différent lors de ses deux matches contre les Londoniennes.

A l’image d’Amandine Soulard, Servette n’a rien lâché sur le terrain des Blues.

A l’image d’Amandine Soulard, Servette n’a rien lâché sur le terrain des Blues.

Getty Images

Concernant l’encadrement médical, le club fait tout pour que l’effectif soit au meilleur de sa forme. Même les blessées travaillent. Si une joueuse n’est pas apte à être à disposition d’Eric Sévérac, elle entre dans un cercle où des activités physiques adaptées à ses problèmes lui sont proposées. Cela permet de garder tout le monde dans une certaine condition physique, et on gagne du temps lorsqu’elles sont rétablies, explique un membre du staff médical. Un suivi possible uniquement avec une collaboration étroite entre les physios, kinés et médecins du club.

«Au bout du rouleau»

Le jour du match, l’approche est semblable à celle de la Nati, raconte Sandy Maendly, la vice-capitaine grenat aux 81 sélections avec l’équipe de Suisse. Petit-déjeuner, temps libre pour les joueuses ou soins, promenade en équipe, repas, sieste, théorie, collation puis départ pour le stade. Lors de la balade matinale, toute l’équipe se promène au bord de la Tamise et l’entraîneur propose un jeu pour renforcer le «team building», sous le regard curieux de quelques écureuils. Toute l’équipe? Non. Nathalia Spälti doit y renoncer car elle doit rendre un travail pour ses études à 14h. Pas le meilleur moyen d’aborder une telle échéance dans les meilleures conditions. Mais cela ne lempêchera pas de sortir un gros match, à l’image de ses coéquipières, avec notamment 7 duels remportés sur 9.

Cette réalité ne concerne pas uniquement la défenseuse centrale du Servette FCCF. Le soir avant la rencontre, d’autres ont dû potasser leurs cours plutôt que de se détendre. Depuis quelques semaines, elles vivent à un rythme effroyable. On les sent vraiment fatiguées. «Je suis au bout du rouleau», lâche Léonie Fleury qui doit poser des jours de congé pour pouvoir se libérer pour sa passion. «Ma vie c’est boulot, foot et dodo», confie Amandine Soulard, soulignant la difficulté de concilier cette double vie. Dans ces cas-là, il semble compliqué de bien se ressourcer, se reposer, et de soigner son alimentation, comme le préconisait la capitaine de Wolfsburg.

Exténuée, Léonie Fleury sort malgré tout de l’avion avec le sourire.

Exténuée, Léonie Fleury sort malgré tout de l’avion avec le sourire.

Pac

La charge est telle qu’elle fera dire à Thaïs Hurni que sa non-convocation en équipe de Suisse est «un mal pour un bien». Arriver à un tel point de fatigue pour être presque soulagée de ne pas participer au choc contre l’Italie illustre bien toute l’énergie que ces femmes dépensent. Absente pour le match capital des qualifications pour le Mondial 2023, la défenseuse de 23 ans a profité des 3 jours de congé pour souffler et se changer les idées à Londres. Mais certaines, comme Léonie Fleury, ont dû travailler. Avant de reprendre l’entraînement lundi. Un très court répit.
Si les Genevoises arrivent à tenir le coup, c’est qu’elles composent un collectif qui vit très bien et qui transpire le réel plaisir d’être ensemble. Des rires, une bonne ambiance, du soutien, malgré les barrières linguistiques et les différences d’âge. Pas qu’au sein de l’équipe, mais également avec le staff, les responsables des réseaux sociaux et l’intendant qui contribuent toutes et tous à cette excellente dynamique. Laquelle leur a permis de tutoyer le sommet que représente ce «Cervin londonien», pour reprendre l’image employée par Eric Sévérac lors de sa théorie d’avant-match pour décrire l'obstacle Chelsea.
Malheureusement, le jeune public venu en masse au Stade de Genève ne peut pas améliorer les conditions de vie des joueuses évoluant dans le championnat suisse. Mais c’est lui qui va composer la société de demain. Historiquement, le développement du football en Europe est indissociable de celui des luttes féministes. Dans cette perspective, l’enthousiasme des jeunes pour ces résilientes Servettiennes laisse présager que nous nous dirigeons vers une société plus égalitaire. Mais en attendant que cette démocratisation s’accélère, les membres du Servette Chênois vont devoir continuer de rouler leur bosse. Sur un chemin, certes, rempli d’embûches, mais avec un courage qui va encore leur permettre de conquérir le cœur de nombreux fans.

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