JO 2018 – Snowboard: Shaun White, une rockstar condamnée à la perfection
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JO 2018 – SnowboardShaun White, une rockstar condamnée à la perfection

L'Américain a remporté une finale olympique de halfpipe stratosphérique, mercredi aux Jeux de Pyeongchang. Mais surperformer était devenu sa malédiction.

par
Oliver Dufour
Bokwang
La «Tomate volante» est la grande attraction des Jeux d'hiver.

La «Tomate volante» est la grande attraction des Jeux d'hiver.

Matthias Hangst

Tout le monde l'attendait et il n'a pas déçu. Shaun White a prouvé qu'il était bien le meilleur snowboarder de halfpipe de la planète en décrochant la troisième médaille d'or de sa carrière sur le tube de neige de Bokwang. Tout le monde l'attendait et tout le monde attendait de lui la perfection absolue. Et c'est bien l'un des problèmes de l'Américain de 31 ans. «C'était dur d'attendre ma note finale. Je ne savais pas ce que les juges allaient faire. Parfois je ne peux pas m'empêcher de penser qu'on attend de moi que je sois le meilleur du monde dans ce sport, que je réussisse des runs sans faille et que j'enquille les scores parfaits de 100. Et je me demande si les juges ne pinaillent pas sur mes runs à cause de ça. Si je ne risque pas d'être noté par rapport à moi-même, à ma réputation. "Oh, je l'ai déjà vu faire cette figure-là mieux la dernière fois…" Mais après mon premier run, je me suis dit qu'au pire je pouvais partir la tête haute. En plus ça devenait plus nuageux. Et puis une femme s'est mise à chanter la chanson du dessin animé la Reine des Neiges et il s'est mis à neiger. Je me suis dit "Mais faites-la taire! Elle a une voix magnifique mais ce n'est vraiment pas le moment!"».

La pression n'a toujours eu que peu d'emprise sur le désormais triple champion olympique. Ce qui ne signifie pas qu'il ne peut pas y succomber. L'exemple le plus marquant était celui des JO à Sotchi, voici quatre ans. «Aujourd'hui j'ai vécu une situation de déjà-vu. A Sotchi je me trouvais aussi dans l'obligation de sortir un run immense pour gagner, sauf que je n'avais pas pu le faire. J'étais battu dans la tête avant de m'élancer. Je suis reconnaissant d'avoir pu revenir de cet échec et d'avoir eu une occasion de revivre un moment pareil.»

White a d'ailleurs raconté comment il avait géré cette nervosité, pour finir par la barricader complètement et signer une nouvelle performance d'anthologie, synonyme de médaille d'or. «J'étais debout là-haut, frustré de voir Ayumu Hirano battre mon score de la première manche, alors que je pensais que celle-ci suffirait. Je me suis dit que j'aurais peut-être droit à un run d'honneur pour terminer. Après tout, j'avais sorti l'un des meilleurs «1440» (ndlr: une figure avec quadruple rotation) de ma vie sur le premier passage», a-t-il estimé. «Mais non. Du coup, je ne voulais pas regarder à la compétition. J'avais besoin de me distraire pour échapper à cette pression de cocotte-minute. Donc je faisais de petites descentes de piste, je disais bonjour aux riders de boardercross, etc. Puis je me suis assis en haut du pipe quand c'était mon tour. Je me suis dit: «Tu sais que tu vas gérer. C'est ce que tu as fait tout au long de ta carrière. Savoure ce moment parce qu'il va peut-être te gagner les JO. J'ai plongé dedans et laissé s'envoler toutes ces inquiétudes et soucis. J'avais vraiment confiance en moi. Je n'avais pas encore enchaîné deux rotations de 1440 degrés avant mon run aujourd'hui. J'étais même tombé en m'entraînant. Mais je savais que j'avais ça en moi.»

Pour le rider saint-gallois, Jan Scherrer, Shaun White est «un gars à part», qui cultive «une relation d'amour-haine» avec le reste des compétiteurs. «Parfois il se fiche complètement des autres. Ces derniers sont souvent comme des amis, en groupe, et lui est généralement seul dans son coin. A cause de sa célébrité, sans doute. Il a toujours sa propre équipe. D'ailleurs nous ferions tous pareil si c'était possible. Je crois qu'il est le seul qui ne parle pas vraiment avec moi, d'ailleurs (rire)! Mais on ne peut s'empêcher de l'aimer lorsqu'on le regarde rider. Il est certainement le meilleur et c'est toujours bon qu'il soit là. C'est un gars sympa. Et je l'admire énormément. Il a 31 ans et il y a un énorme écart entre lui et, par exemple, Pat Burgener, Scotty James et moi, qui en avons 23. Dans un sport qui est si dangereux, il faut une concentration énorme pour maintenir son niveau. Donc nous essayons tous de nous en inspirer.»

En ce qui concerne le concours olympique de Pyeongchang, mercredi, Scherrer a aussi sa petite idée sur les raisons pour lesquelles Shaun White a lui-même alimenté cette malédiction de la perfection. «Il était celui qui voulait le plus s'imposer. A chaque entraînement, il y est allé tellement fort! Il s'est d'ailleurs lourdement fracassé quelques fois cette saison. Mais il a un tel contrôle de sa planche. Il va toujours un peu plus haut que les autres.» Depuis peu, l'Américain a également hérité d'un nouveau surnom de la part de ses proches. «Ça vient de ma victoire à Snowmass, en Coupe du monde (ndlr: à mi-janvier, White avait remporté cette épreuve dans le Colorado grâce à un run sanctifié d'une note parfaite de 100). Depuis, ma famille se moque de moi en m'appelant «Mr Perfect». "Oh, Monsieur Parfait voudrait un peu plus de steak, il voudrait ci ou ça…". Des trucs comme ça.» La «Tomate volante» a très certainement vécu sa dernière grande compétition de snowboard. Mais il compte revenir aux Jeux de Tokyo en 2020, où il voudrait s'aligner en… skateboard, tout comme un certain Iouri Podladtchikov. Et comme toujours, il faudra qu'il s'y montre absolument parfait.

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